Je ménage ma monture

image A l’alacrité de la vie se heurtent sournoisement les obligations diverses à remettre au lendemain, celui même qui deviendra le surlendemain d’avant hier. La vie d’un loup solitaire est ainsi faite, tout ce qui n’apporte aucun plaisir immédiat est remis aux calendes grecques, voire universelles si tant est qu’on se cale sur l’heure atomique.

Dans la catégorie des choses dont la procrastination m’étreint, subsiste une des plus ténues : le traitement par divers agents nettoyants et assouplissants des effets censés me donner une allure sociale bienséante. En d’autres termes plus laconiques : la lessive.

Cette nécessité de vie imposée pas les lois de notre nature moderne me force de temps aux autres à laisser tomber mes activités purement divertissantes. Le passage à l’acte se fait en plusieurs étapes.

La première consiste à y penser un peu. Tiens, il faudrait que je fasse ma lessive car je ne peux plus entrer dans ma salle de bains. Le panier à linges vomit entre autres mes caleçons usagés et barre ainsi ostensiblement ma route.

La seconde étape résout la première. Si je veux garder une hygiène acceptable ne serait-ce que pour mon chat, il faut dégager le passage. Le panier à linges atterrit donc dans le cellier, impasse inhabitée et poussiéreuse de ma demeure.

La troisième étape est celle de la culpabilité. Entre le moment où la solution temporaire est trouvée et le moment où mes effets sont de retour près de la baignoire jonchant le sol de façon anarchique, le calme « procrastinatoire » s’est installé. Alors survient l’instant où glisser sur une chaussette peut s’avérer dangereux. Hormis cet inconvénient de sécurité domestique, se déclenche également, dans mon encéphale de sauvage, la lueur prochaine de ma progéniture débarquant dans la maison. Pour eux, pour moi, il convient alors de passer à l’acte traumatisant tant repoussé.

C’est avec une force incommensurable donnée par les dieux de la paternité que je rassemble mes divers costumes sociaux ainsi que les habits de mes enfants. Alourdi par trois ou quatre sacs, je me dirige péniblement vers la laverie automatique. Les yeux révulsés par le supplice enduré, le corps endolori par la pénibilité de l’acte, j’enfonce et presse le tout dans le tambour. Je m’assois devant la machine à laver et sonné, je fixe longuement la circonvolution frénétique de mes secondes peaux. Après un retour tout aussi pénible (voire plus, le linge mouillé devient un véritable fardeau), j’étale l’ensemble de mes effets afin de les admirer sécher à la chaleur de mon antre.

Je m’assois, me déshydrate, me ré-alimente. Je peux désormais reprendre une activité normale.

Billet initialement publié chez Jeanne dans le cadre des vases communicants. Au passage, allez découvrir son projet fabuleux de librairie ambulante.