Open-space (1)

imagejeudi 25 février 2010
Je suis et reste figé là, au milieu de nulle part. Absent. Et pourtant… Tout déborde autour de moi. Des personnes, des mots, des sonneries de téléphones stridentes. Bientôt comme une rumeur qui se formalise auditive, le bourdonnement des paroles sourdes se mêle à mes pensées comme des accélérateurs de fuite. Ailleurs. Je n’écoute rien mais à mon insu j’entends tout. Lancinantes, les litanies aimables envoyées à une population de chalands m’accablent de leurs sirupeuses rengaines. Le sourire s’entend au téléphone. Le cynisme aussi. Le client est roi. Courbettes et bassesses aussi. Sacro-saints individus sur lesquels on transfère le pouvoir, élevés au rang du divin, tous souverains d’une royauté consumériste nauséabonde. Et les téléphones raccrochés, s’abattent sur eux les pires railleries générées par leur préciosité projetée. Je suis et reste figé là, au milieu de l’espace ouvert. Pris dans mon open-space, je regagne ma bulle.

jeudi 4 mars 2010
Et ça se calme enfin. Depuis quelques heures que je me gomme, le silence vient enfin s’affirmer, à ma rescousse, moi, l’intrus de cet espace. Je retrouve mes contours, prends une bouffée d’air. Quelle heureuse idée d’avoir entrouvert cette fenêtre ! Sur ma nuque, un léger souffle et je me redessine lentement. Quelques notes graves puis aiguës, graves puis aiguës. Encore une sonnerie, une de plus mais celle-ci est isolée. Elles ne sont plus que parcimonieuses à cette heure ci. Il est midi. Un ou deux tintements en échos élevés. Mais la mélodie outrageante ne dure pas. L’ambiance survoltée est retombée. Tranquillité. Je me plonge à nouveau dans mes éprouvés. Un collègue approche, je tabule sur mon clavier et réaffiche un écran professionnel. Le tableur empli de ses colonnes factices donnent l’allure d’une tâche en cours, complexe et alignée sur mes missions. Me demande une cigarette. Je lui donne d’un geste vif et automatique. Qu’il parte ! J’ai besoin de dessiner sur l’écran de petites courbes régulières, repères de ma sérénité retrouvée.

jeudi 11 mars 2010
Lundi, mardi, mercredi. Dénombrement des jours. Le lundi est le jour le plus bruyant. Déborde en sirènes douloureuses un flot d’appels de vendeuses avides d’informations, de contacts, d’interrogations, de validations, d’atermoiements passés et futurs. Tel se répand dans cette grande salle le résultat d’un amas boulimique de demandes farfelues qui, digérées durant le week-end, vomissent leur fil saumâtre sur les opératrices assommées, dés le matin. Bourdon, bourdonnement. Les coups de fils, opérés pourtant à partir de terminaux qui en sont dépourvus, me fouettent les oreilles, ajournent mes possibles et finissent par m’imposer digressions et évasions incontrôlables. Ma mission, mes travaux sont retardés. Ils ne recouvreront leur essence qu’au prochain répit, qu’au prochain rare silence qu’il faudra saisir. Peut être mardi. Et de cette fuite, s’impose l’asthénie volontaire, le malaise assourdissant comme alibi.

jeudi 18 mars 2010
Les jours, les heures, semblables, immuables s'écoulent sans saveur. Mardi quatorze heures. Estomacs repus, le temps plane sur le rien. Dans quelques minutes reprendront les bavardages, clavardages, cliquetis plastiques montés sur mini-ressorts rebondis. Voix monocordes de l'autosatisfaction ou branlantes du mensonge, elles incarneront la cacophonique activité, recel de l'omission organisée pour gagner, vendre, fourguer sans vergogne une flopée d’articles inutiles outrageusement chers.. Toute cette clameur pour ça ! Les sons aliénants à nouveau se mêlent, s'entrecroisent dans mes tympans pour composer une musique organique cruellement dépourvue de mélodie. Des plus aigus au plus graves, faussement suaves, explicitement mièvres, condescendants jusqu’au dédain, ils s’assortissent au roulis des machines, nos alter-ego robotisés. Leurs ronronnements sont analogues. Humains mécanisés et outils ne font qu’un ; un tout aggloméré sans discernement qui forme notre capital de production. Le tambour du télécopieur se cale sur le tempo des clics d'impression. Les fax affluent et, d'un signal long et grave, annoncent leur arrivée comme les bateaux à bon port. Sommation pour l’opératrice destinataire de se lever pour aller recueillir dans le bac ad hoc la feuille encrée : une missive officielle, une confirmation d’envoi réussi ou pire, une publicité vantant les mérites d’un casque audio mains-libres aux douillets coussinets protecteurs. Mardi quatorze heures quinze minutes et trente secondes, horodatage faisant foi.

Textes publiés sur le convoi des glossolales blog collectif d'écriture à fréquence contrainte, ouvert aux contributions volontaires créé par Anthony Poiraudeau. Il s'agit de publier des textes ne comprenant qu'un unique paragraphe, sans limites minimale ni maximale de longueur. Les contenu, style, sujet, ton, point de vue théorique et mode narratif des textes sont, dans les limites légales, tout à fait libres (il n'y a pas d'incitation à illustrer le titre du blog). L'enjeu cependant est littéraire, au sens large (ce n'est pas un forum, ni une tribune, ni un journal de petites annonces). Ceci étant énoncé en sachant bien que le littéraire est un champ aux frontières floues et mouvantes, qui n'exclut pas certaines formes de production théorique.
Chaque auteur peut décider d'intervenir ponctuellement, une ou plusieurs fois, sans fréquence régulière (pas plus d'un texte par jour cependant). L'auteur est dans ce cas crédité dans la catégorie "auteur affranchi". Chaque auteur peut également décider - il est même encouragé à le faire - de s'imposer une contrainte de fréquence dans la publication des textes. Celle de son choix, valable pour la durée de son choix. L'auteur est alors crédité dans la catégorie "auteur contraint". Aucun texte n'est attribué à un auteur en particulier, l'ensemble des auteurs est crédité sur la droite de la page, selon deux catégories : "auteurs contraints" et "auteurs affranchis".

Auteurs contraints

Auteurs affranchis

C’est donc en « auteur contraint » que j’ai choisi de publier tous les jeudis (billet daté de la veille) jusqu’à fin mai 2010.

Illustration

9 commentaires:

  1. ca grouille de bruits dans tes textes...je trouve l'atmosphère décrite oppressante
    Open space n'a d'ouvert que le nom, si on considère combien cet espace n'a rien d'accueillant...
    bravo !
    (ps: j'ai voulu présenté retrouvailles au comité, mais ne suis pas arrivée a envoyer le mail :(
    @ plus (je vais bosser avant de faire grève cet aprem ;)

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  2. Sylvie Merci

    Mu C'est marrant car j'ai écrit hier la suite qui sera publiée jeudi et je commence par "L'open-space n'a d'ouvert que le nom" :)
    hop, je t'envoie sur fb le mail de Jean François.

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  3. Rude et bon, mais c'est vrai que ça fait un peu mal aux oreilles. (Je ne suis pas sûr d'avoir compris grand chose aux principes d'écriture exposés à la fin)

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  4. Le coucou > Oui, l'explication de l'ami Anthony est un peu confuse. Pour faire simple, chacun écrit et publie quand il veut ou avec un contrainte : 1 fois par semaine, par mois, tous les lundis des semaines paires etc... et en se fixant une limite dans le temps.

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  5. Et tu voudrais nous faire croire que tu ne lis pas de livres. Assez angoissant !

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  6. Très cher Snake, je ne lis que des blogs instructifs et rédigés par des gens cultivés moi monsieur ! Même que certains sont injustement calomniés !

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