Une si belle famille

image Je suis souvent de passage dans cette grande maison. En coup de vent, je dépose ou récupère mes enfants lors de leur séjour d’une ou deux semaines. Je ne veux jamais m’attarder dans ces lieux qui ont pourtant beaucoup compté. Lorsque j’ai découvert cette demeure contemporaine, je ne m’y suis pas senti à l’aise. Trop clinquante, bourgeoise, riche, en décalage avec mon univers et mon niveau social. Et pourtant, quel endroit familier elle deviendrait plus tard !

Car dans ses murs, d’extraordinaires personnes animent les éléments. Dans le creux de cet ostentatoire assumé, se trame l’authenticité qui crée la vraie vie, celle que j’ai pu apprécier pendant douze années. Dans cet antre protectrice, j’ai vécu trois ans puis j’ai participé tous les week-ends au rassemblement invariable de la famille au grand complet. Mais voilà, les choses évoluent, le temps passe, les plus beaux feuilletons se terminent et le divorce se prononce. Je me suis éloigné de ce cercle, de ce clan, de mon ex-belle famille. Dit-on vraiment « ex » pour une si belle famille ? Non pas que j’aie été chassé, loin de là, mais c’est moi qui n’aie pu accepter que les choses restent ainsi figées. J’étais sorti de mon mariage. La romance terminée, il fallait que je sorte de cette famille malgré l’évidente déchirure qui en résultait.

Alors, depuis six ans, je passe discrètement dans la grande allée bordée de pins. Je stationne ma voiture prés de la baie vitrée, fais rapidement les salutations d’usage puis enfourne mes enfants et tente l’échappée sournoise. Je suis poursuivi les bras ouverts avant que je ne referme la portière et m’en aille tout en esquivant l’invitation à déjeuner. L’entrevue est ardente, fugace, et teintée d’un plaisir frustrant pour tous.

Au fil du temps et fort de mon entêtement, ma famille de cœur s’est accordée sur ma fuite. Je ne suis pas certain qu’ils aient perçu le sens de mon embarras mais à défaut de le comprendre, ils l’ont accepté.

Néanmoins, ce samedi, une nouvelle invitation est arrivée par l’intermédiaire de la mère de mes enfants et j’ai accepté. Le temps d’un déjeuner, j’ai retrouvé les choses à leur place, les habitants inchangés. Ma belle-mère au fourneau qui régale la maisonnée d’odeurs séduisantes, mon beau-père dans son jardin qui répare la balançoire et attend avec impatience le printemps qui élèvera ses semis en œuvres d’art. Mon beau-frère et ma belle-sœur se soumettant leur dernière trouvaille diététique pour perdre du poids. Rien n’a changé. Légèreté et chaleur. Ils sont tels que je les ai laissés. Leur amour immuable, leur présence bienveillante m’ont offert une sérénité plaisante tout en déplaçant un petit nuage mélancolique sur les années passées.

18 commentaires:

  1. Pas facile de faire un premier commentaire sur tant d'émotions contenues, tant de déchirures entendues, tant de souvenirs revenus...
    Billet arfesque, comme d'hab!

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  2. Voilà qui complète le feuilleton de l'arrivée dans la somptueuse propriété, non? Ce dont tu parles doit être particulièrement difficile à vivre, il me semble, mais tu en parles toujours si justement.
    Je te remercie pour le lien vers mon blog fantôme! :-))

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  3. des sentiments que je partage et que je vie au quotidien, parce que divorce ne veut pas forcement dire guerre intestine, juste que l'histoire prend fin, et qu'il est temps de poursuivre sa route vers peut-être une autre belle famille...

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  4. Mmm... le voile élégiaque qui termine ce billet, c'est âcre et délicieux ! Merci pour ces bonnes choses (je pense au coucou aussi) que je lis en ce moment !

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  5. Pas de mariage = pas de divorce.
    Ouf !
    Moi qui ressent les émotions comme des tsunamis, en te lisant je me dis que dans mon malheur j'ai évité des choses bien difficiles.
    Tes narrations sont si précises et vivantes que j'en ai une boule à l'estomac. C'est malin !

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  6. il y a sans doute de très bon sentiments et aussi le désir d'une "réunion" pour les enfants.
    et pourtant, moi qui ait horreur des manipulations (ou alors des pièges que créent les sentiments), je reste sceptique par delà la mélancolie.

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  7. Alleluia ! (comme dit le Pape Benoit XVI en recevant les évêques irlandais) Je peux faire un commentaire à partir de mon portable.

    C'est rassurant, ce non-changement. On serait dans un film de SF, j'aurais, à ta place, une légère inquiétude. A tout hasard vérifie certaines choses (souvenirs communs, etc...)

    SNAKE

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  8. Epamin' > ben il est très bien ton commentaire avec plein d'adjectifs en "u" comme boudu ! :)

    Le coucou > Exact pour le feuilleton. c'est comme si le souvenir revenait dans le présent. hum... ben oui, c'est sa définition en fait ! | Blog fantôme ? Faut le faire découvrir, il est très bien (vite un prochain billet !) et il m'a permis de découvrir ta bibliographie bien fournie ! :)

    Youssef > Oui, une autre famille tout aussi intéressante même si plus fantasque ! Ce n'est pas la première fois que nous avons, semble-t-il, des expériences, des souvenirs similaires. :)

    Balmeyer > âcre et délicieux, c'est exactement ça ! Puis, pareil, pour le coucou, j'attends la suite des pages avec impatience.

    Cat > wè, tsunami n'est pas un mot trop fort... bah, après ça se calme et je me dis que ça valait le coup de braver la tempête même si ça donne des hauts le coeur ! Hissez haut ! ;)

    Sylvie > non, pour ma part, je ne doute pas de leurs sentiments ni des miens. Un jeu de manipulations n'a pas lieu d'être dans une telle situation.

    Snake > Je n'y croyais plus ! "veni vidi vici" avé snakus caesar ! arf te salue bien bas pour ta prouesse | Tu crois, toi aussin que la vérité est ailleurs alors ?! ;-)

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  9. Trés juste ce que vous racontez-là. Parfois, c'est toute une famille qu'on quitte en se séparant d'une seule personne. Et c'est un déchirement.

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  10. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  11. j'ai lu ton texte dès sa publication, et il m'avait laissé si mélancolique que j'étais restée ss voix

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  12. Je n'arrive pas à décider si c'est angoissant ou non, des gens qui ne changent pas...

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  13. Mu Lm > ben voilà que tu l'as retrouvée ! C'est soudain comme sensation, puis ça passe comme c'était venu.

    Anna > Pareil. C'est assez spécial en fait. Je reste partagé entre la vision de ce état immuable qui semble les rendre heureux, donc enviable et une évolution personnelle qui m'a amené à des changements profonds qui, à défaut de me rendre constamment heureux, me permet de mieux me reconnaître.

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  14. hm, la famille restera
    un concept abstrait en ce qui me concerne ...

    sauf si je parle
    de ma nièce ...

    à elle seule,
    elle comble le vide parcouru
    durant des siècle

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  15. S à siècle ( pour faire joli )

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  16. je reste sans mots,
    parce que je tergiverse en ce moment sur la conduite à tenir aussi ....

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