Casse Nini !

imageDans l’ambiance délétère de la maison, un petit bonhomme chétif, binoclard avec peu d’envergure est posé là ; un garçonnet sage qui entend ses parents sans vraiment les écouter. En définitive, il discerne mieux le silence que les paroles. Beaucoup trop de mots faussement corrects sont synonymes d’une violence qu’il ne veut pas laisser entrer.  Dans cette bulle, un fils « unique » avec deux grandes sœurs. Unique car il a toujours été seul, élevé par des parents qui semblent avoir oublié leurs deux filles. Il faut dire qu’elles sont parties il y a bien longtemps alors qu’il n’était qu’un jeune enfant. Elles volent aujourd’hui de leurs propres ailes, comme l'enjolive cette formule volatile encourageant à la liberté. Des ailes qui parfois reviennent papillonner à la maison et découvrent, au travers des battements rapides de leur vie, un foyer maquillé en existence paramétrée. Chaque chose est à sa place. Chaque personne joue son rôle. Le père est évanescent et inanimé, la mère organisée jusqu’au psychorigide, et l’enfant propre, bien éduqué, spectateur de ses parents désabusés. Le malaise est constant dans la maison silencieuse. Fomenté par la tension du couple, les troubles et les sous-entendus ont progressivement découpé les relations familiales en séquences caricaturales. Et quand les filles reviennent à la faveur d’un changement de saison où les oiseaux migrent, la famille décomposée simule le bien-être en feignant une cure de jouvence pour mieux continuer dans l’illusion le reste du temps.

Cependant, au sein de ce tableau peu séduisant, demeurent quelques éclats de vie, véritables anecdotes plongées dans le formol du souvenir. Plus particulièrement, la venue de la sœur cadette, la vingtaine au grand cœur, reste un ravissement pour le garçon gommé par le mutisme ambiant. Elle et sa bonne humeur font toujours de ses heures de rien une parenthèse enchantée. Longs cheveux bruns coiffant une allure élancée, axe d’un corps gracile, Nini, de son drôle surnom, est pétillante, magnifique et irradiante de bonheur. Un sourire affable constant est planté sur son visage comme pour conjurer le sort jeté sur sa famille engloutie. Assorti de courtoisies surprenantes, le déballage de bons sentiments souffle une gaieté déliée et extirpe un instant la maison de sa torpeur. Nini arrive toujours avec une kyrielle de cadeaux pour chacun. Son petit frère est le plus choyé. Jeux de société, bonbons acidulés, et surtout voitures miniatures, collection du jeune garçon que sa sœur prend soin de compléter régulièrement. Ses réductions automobiles sont les répliques exactes des modèles réels. Peugeot 205, Renault 5 GT Turbo, et autres marques exotiques. Aucune n’échappe à la diminution pour ravir l’enfant rêveur qui convoite l’adulte et sa machine vrombissante. Toutes sont estampillées Majorette, c’est important et nécessaire. Ces petits bolides à frictions ou à simples roulettes ont bercé et bercent encore l’enfance de nombreux bambins.

Le frère à Nini n’échappe pas à cet engouement et en accumule des dizaines de toutes les couleurs, de toutes les marques, des plus luxueuses au plus ordinaires. Petites perles maculées par le temps, cabossées par les accidents de cuisine et autres crash tests sur les pieds de la table basse du salon. Mais lui, il leur trouve toujours les mêmes défauts. Il ne supporte pas le silence que le jouet fait sur le carrelage froid. Tout juste si un sifflement plastique imite pauvrement le bruit du moteur absent. Et ce manque se réfléchit dans ses silences semblables à un écho muet qui renforce la gravité revêche collée aux murs de la maison. Aux vrombissements absents des Majorettes s’ajoute la limite de la réplique. Les portières, coffre arrière ou avant restent clos, désespérément clos, scellés dans la masse de l’objet. Impossible d’ouvrir, de passer son doigt à l’intérieur, de voir ou de toucher les sièges, de caresser le volant ou d’actionner le pommeau de vitesse ! Un défaut de sensation conforme à sa vie silencieuse, coupée, enfermée, inaccessible. Et l’enfant s’use le bout des ongles à tenter d’ouvrir les factices chambranles de l’auto comme il s'abîme les sens à dérober les mots maintes fois refoulés. Agacé et  frustré par cette liberté bafouée, il conteste et stigmatise le plaisir déchu. Une parcelle précoce d’émancipation qu’il croyait offerte s’avère un leurre angoissant. Dans l’espoir de rattraper sa liberté par l’ouverture soudaine des portières, il détruit chaque Majorette offerte en la jetant violemment au sol. Le jouet éclate, se sépare en deux mais les accès à l’auto ne cèdent pas aussi aisément au silence. Et dans un appel désespéré, il implore le secours de sa sœur : « Casse Nini ! Casse ! Ouvre la Majorette ! ».

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