Ok, je monte

image Après les congés de Pâques, le teint et l’humeur légèrement hâlés, je retourne au bureau détendu et reposé. Un lundi comme les autres où je vaque à mes occupations habituelles. Je trie les mails de la semaine écoulée, traite les plus importants et supprime tous les pourriels envahissants. Je fais de même avec le courrier accumulé dans ma bannette, décachète les enveloppes, lit, agrafe, classe. Une routine laborieuse pour une rentrée classique. Autour de moi, des chuchotements m’interpellent. Messes basses de curé au téléphone, yeux qui roulent sous l’inquiétude. Mes voisines de bureau s’agitent en sourdine. Le brouhaha habituel de l’open-space est remplacé par le chuintement irritant de paroles inaudibles. Il fait pourtant doux ce matin mais je sens au fil des heures monter une pression anormale. Fenêtre ouverte, vent léger, le baromètre est au beau fixe sans que je ne détecte la portée de cette agitation confuse. Trouble qui se transforme peu à peu en rumeur mal identifiée.

Je ne m’attarde pas et plonge dans ma bulle habituelle, acte protecteur et enveloppe autiste, posture que j’ai adoptée depuis de longues semaines. Les persiflages de mes collègues sont fréquents et il ne me semble pas utile pour l’instant de chercher leur raison. A dix heures, je sors pour fumer ma première cigarette de la matinée. Je suis très vite rejoint par deux collègues féminines du service recouvrement. En aparté, à quelques mètres de moi, elles s’assoient sur un banc et tournées l’un vers l’autre, continuent leurs bavardages sous cape. J’écrase ma cigarette et retourne à mon poste. La rumeur tourne et valse dans les esprits rajoutant à chaque minute de la gravité à la journée.

Onze heures. Une personne se lève brusquement après un bref coup de téléphone ponctué d’une sentence révélatrice, « Ok, je monte. ». L’escalier en colimaçon rejoint le bureau du directeur. Par la porte vitrée, quinze regards se braquent sur elle alors qu’elle gravit les premières marches. Un quart d’heure plus tard, elle redescend, un courrier à la main, l’air dépité et la vue basse. Nous détournons alors dans une même émotion nos yeux inquisiteurs pour les pointer sur nos écrans respectifs, nous donnant ainsi une consistance détournée, une ignorance désormais feinte. Et les claviers dans leurs clapotis exagérés s’agitent à nouveau. Nos visages rivés sur un point de fuite s’empressent de simuler la quiétude des jours ordinaires.

Elle, puis une autre, puis encore une autre. Huit personnes au total répondront au téléphone, franchiront la porte vitrée, grimperont le colimaçon, redescendront avec le même courrier. Toutes auront droit à ce regard biaisé, perdu entre soutien et crainte, empathie et fatalité. La rumeur morte, les évènements sont actés et déversent déception et rage. La complainte de l’employé et la stigmatisation du patron animent les débats de couloirs. De nombreuses discussions, des toilettes à la cafétéria, s'étendent en violences verbales ou inquiétudes légitimes sur un avenir incertain. Tandis que la journée s’achève, les délégués du personnel maintenant libérés de leur devoir de réserve traversent les services à la rescousse des âmes égarés. Une agitation qui va perdurer pendant quelques semaines jusqu’au congé définitif.

Le lendemain vers quinze heures, mon téléphone sonne : « Ok, je monte ».