Quatrième acte

image Les trois coups retentissent et l’épais rideau rouge se lève. Une chambre biscornue faite de bric et de broc, rehaussée de couleurs chaudes languides. Sur sa droite, s’entrouvre en permanence une fenêtre aux rideaux rouges voltigeurs et gracieux. Leur ballet impose un va-et-vient discret entre intérieur extérieur selon l’humeur du vent. Au centre, trône un lit en bois d’un autre âge offrant couche généreuse et craquements dissolus. Pour l’ambiance, une lumière tamisée s’obtient d’une étole légère jetée sur une lampe de chevet au reflet d’ambre. Pour agrandir l’espace, devant le lit s’impose un grand miroir boisé moucheté des petites marques ébènes du temps. Les draps blancs aux surpiqûres d’antan et la couette de papier couverte d'un épais édredon molletonné sont prêts à accueillir les deux uniques acteurs. Voilà, le décor planté. La représentation se joue en quatre actes. Ici, pas de metteur en scène, l'histoire se déroule de manière totalement improvisée. Les comédiens entrent et s’allongent sur le lit alors que le silence tombe en murmure sur les derniers spectateurs qui s’installent. La pièce peut débuter.

Le premier acte s’intime par un échange doux et intelligent. Des paroles simples formulées avec sincérité se chuchotent dans le creux de l’oreille. Des mots doux et réconfortants circulent entre les deux acteurs ouverts. Tous deux conversent calmement sur les plans d’un jour à retarder et se confient tendrement les inquiétudes d’un soir sur les jours à venir. La discussion est sereine et ronronne agréablement cadencée par le tempo piano d’une vie de couple ordinaire. Deux livres posés au sol remontent lentement dans leurs mains après que la discussion se soit perdue dans des pensées vagabondes. Les spectateurs sont captivés, les pages se tournent et la salle sous le charme impose un silence complice qui ponctue le changement de ton.

Deuxième acte. La parole cède la place au regard. Les bouquins tombent accompagnés lentement par les mains en balançoire qui effleurent les dernières pages lues. Le public absorbe l’ambiance et soupire un instant sur le rapprochement des deux corps. Toujours le silence, la lumière faiblit, les acteurs s’enlacent. Croisées, tendres, explicites, les œillades minaudées posent sans mot une nouvelle dimension sensuelle. Collés dans un douillet abandon, leur reflet dans le miroir renvoie l’oraison de la journée ; l'étreinte absolue en ligne de mire pour un relâchement charnel de l’esprit.

Troisième acte. Le regard s'évanouit sous les paupières. Yeux clos, les corps se mélangent. Plus besoin de voir, il est temps de sentir, toucher, écouter. Les râles avant-coureurs du plaisir se débrident dans la pénombre. Des bouts de feu jaillissent des premiers rangs. Briquets portés aux nues d’une séquence inédite. Les spectateurs en haleine deviennent voyeurs montés sur une fièvre impudique. Troublés, les plus jeunes baissent les yeux, certains mêmes sont priés de sortir. La salle bouillonne d’impatience et perfore le noir d’un engouement concupiscent. Enclave indécente de la réalité. Les protagonistes ne jouent plus, ils vivent entièrement leurs personnages, tombent leurs masques et se laissent aller à leurs élans amoureux.

Le quatrième acte est censuré par l'auteur.

Les yeux s’ouvrent. Le public exacerbé se lève et applaudit d'un jet puissant qui gicle sur la scène dans un sillage onctueux. Encore, encore, encore ! La foule scande le rappel. La clameur explose puis retombe sur la tribune tétanisée. Nos acteurs comblés s'épongent puis se calent l'un contre l'autre pour laisser s’évanouir la nuit sous la couette de papier. Rideau.

16 commentaires:

  1. Comment, il n'y a pas de bis? C'est du théâtre à lire, comme celui de Musset (Alfred). :-)

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  2. Je n'avais pas vu le rectangle blanc; faut dire que sur fond blanc... !
    Toujours aussi intense et vivante cette pièce.
    Je ne me souvenais plus de la chute.
    Bravo pour la mise en scène habile dans la suggestion.

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  3. Mon seul regret est de ne pas pouvoir le lire... le voir... le lire ou le voir... le lire et le voir... ce 4ème acte !
    Ça existe encore la censure ?
    Riche idée que de construire ce texte comme une pièce de théâtre qui n'en est pas une... puisque finalement y'a rien à voir, ni à entendre...
    Voir... entendre... voir ou entendre... voir et entendre...
    Va comprendre !

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  4. Le coucou > J'espère bien pour eux qu'il aura bis repetitas :)

    Cat > Merci cat, un pièce légèrement remaniée depuis la dernière fois. Il me semble qu'il y a si longtemps ! :)

    Michel > oui, je m'auto-censure, j'ai les doigts chastes, que veux-tu ! Une pièce muette qui se sent ou se lit ! :)

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  5. J'ai comme une sensation de voyeur en lisant ce texte ;-) (malgré l'absence du 4ème acte !)

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  6. J'aime le rôle de "l'indiscrète" que tu me fais jouer. "Le spectateur est comme la confidente, il apprend de moment en moment des choses dont il attend la suite" (Voltaire)
    Bien à toi !

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  7. Pas mal ce texte, original le biais par lequel tu le mènes. Un poil trop de rideaux rouges et de je ne sais plus quoi "épais" dans le premier paragraphe peut-être, mais c'est bien sinon.

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  8. Blue Jam > C'est parfait, c'était l'effet escompté ! :)

    Cortisone > Merci pour la citation. Bon week-end :)

    Ads > Un peu trop épais en effet. Tu as raison, j'en en fais des tonnes sur cette chambre. En même temps, elle est chargée. Merci.

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  9. Franchement, j'avais hâte d'arriver au quatrième acte! (c'est un compliment!)

    Je reste sur ma faim...
    Pourquoi tant de pudeur?

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  10. C'est un exercice de style ou c'est de la pudeur?

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  11. euh, et bien Dési disons que c'est un exercice de style pudique pour certains et impudique pour d'autres ! :)

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  12. Belle idée. Le décor est planté et les actes s'ensuivent... De plus, bien écrit. Bravo, clap clap.

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  13. "Le public exacerbé se lève et applaudit d'un jet puissant qui gicle sur la scène dans un sillage onctueux."

    Il a osé !!!!!!!!

    Snake

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  14. Snake > Oui, j'ai osé et on me l'a rapproché d'ailleurs ! :)

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  15. Snake, tu as relevé la phrase qui me gênait... :)
    Sinon...
    Cette chambre...

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