Verres #VasesCommunicants par Anne Charlotte Chéron


Verres #VasesCommunicants

Photographie : Olivier Juice Saccades Projet


Journée de mars. Temps maussade. Elle me tient par la main. Lunettes de soleil : il n’y a pas de deuil si ce n’est celui de son œil droit. Le coup part à la vitesse de l’éclair, les femmes sont toujours trop dressées alors elles l’acceptent honteusement. J’éponge patiemment son chagrin.
Dans la réalité, nous nous dirigions rapidement. Je ne sais plus où d’ailleurs. Cela n’a pas vraiment d’importance. Ici : elle me regarde au croisement. Nous ne parlons pas de la soirée dernière. Je trouve son allure extrêmement élégante. Des verres teintés par une journée de grisaille, c’est bien la preuve d’un incontestable glamour mais je crains que quelqu’un ne s’aventure à poser une question indiscrète.
Les choses sont comme cela : pâles et silencieuses. Moi je parlais trop, peut-être afin de compenser, sans toutefois étaler les tabous au grand jour.
Il y a un peu de vent, cela pique sur mes joues d’enfant. Les arbres pas encore feuillus. Tout est dépouillé. Mon école à gauche. Temps des petites culottes échangées dans la cabane au toit rouge avec mon amie et compère de coquineries. La route au tournant. Personne.
L’image crispée a chassé les détails et s’est fixée sur les lunettes. Un reflet perce le chagrin.

****

Il m’emmenait dans des restaurants trop huppés, luxueux et malsains pour une adolescente de 14 ans ; trop flamboyants pour un homme de son âge. Le faste pour recouvrir l’ennui et le silence.
Nous déjeunions, dînions paisiblement, trop paisiblement, avec ennui, comme toujours. J’avais emprunté l’alliance de ma mère. Elle n’avait pas objecté, ni même relevé l’absurdité et l’obscénité de ce don.
J’avais tout fait pour ne pas être sa fille jusqu’à feindre d’être sa femme. Je cultivais les détails scabreux, glissais une main sur son épaule, jouais à la jeune épouse slovaque trouvée dans un quelconque Balkan par le biais d’un site pour homme en mal d’amour.
Je posais et m’entraînais devant mon miroir - à 14 ans on répète toujours un peu, avant d’entrer en scène, ses numéros devant son miroir - j’imprégnais mon corps de ces gestes préalablement peints dans ma salle de bain et j’allais me vautrer dans des canapés imbibés de Champagne Moët et Chandon.
Je cherchais le regard des passants, clients, commerçants, vielles femmes snobes et jeunes coincées et/ ou de bonnes familles. J’essayais de provoquer la venue de remarques déplacés, d’échauffer les esprits et la morale.
Petite femme, petite putain, après tout, cela n’avait pas d’importance, il suffisait simplement qu’ils ne perçoivent pas la filiation, le lien sanguin qui nous unissait.
Certaines choses mentent pourtant comme un nez au milieu de la figure. En d’autres termes : le nez ainsi que les cheveux, le regard trop perçant plein de haine et d’inquiétude, la tenue et enfin l’attitude qui découlent d’une certaine éducation.
Ainsi allait alors la vie : nous prenions un verre ou deux dans des restaurants trop huppés.

Ce billet a été rédigé par Anne-Charlotte Chéron que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié sur son blog. A noter et à ajouter dans vos favoris, son second blog 666hemingway : Une histoire, un roman, en 6 mots pas un de plus et une photo.

Voici la liste des autres participants à ces vases communicants de juin :

Christine Jeanney  et Jean-Yves Fick
Tiers livre  et Dominique Pifarely
Joachim Séné  et Urbain, trop urbain
Morgan Riet  et Murièle Laborde Modély
France Burghelle Rey  et Denis Heudré
Florence Noël  et Anthony Poiraudeau
Maryse Hache  et Pierre Ménard
Louis Imbert et Arnaud Maïsetti
Michel Brosseau et Brigitte Célérier
Jeanne et Jean Prod'hom

7 commentaires:

  1. J'aime bien les humeurs adolescentes... alors ce texte me plaît beaucoup !...

    A cet âge là c'est vrai, on oscille parfois avec gravité ou insouciance, entre petite femme et petite putain...
    :)

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  2. Ce texte me confronte à ma relation au père et il me monte une colère inédite... (.....)

    Alors je rebondis sur l'alliance que je laisse tomber.. BING bong bong... Qu'elle aille se perdre sous un meuble avec les moutons...

    (Elle est rangée dans une petite boite à bijoux, je l'ai gardée pour ma fille, et n'a du sens que pour elle car elle est née de cette union..)

    Vos deux textes vase-communiquent...

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  3. concis, avec juste les mots nécessaires, le refus impossible d'être produite par lui - dur, beau, efficace

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  4. Ce que j'apprécie particulièrement dans l'écriture d'Anne Charlotte, c'est la mise en situation quasi-cinématographique qu'elle propose en peu de mots. Des phrases courtes chargées de sens. Et ici, l'histoire de cette enfant prise dans les jeux et les turpitudes des parents est très bien déroulée par la fixation du détail, les lunettes de soleil par temps maussade d'une part et évidemment l'alliance indécente dans le second volet qui rejoint mon texte chez elle et qui pourrait bien finir dans un verre de Moët.

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  5. j'aime le second volet, ce rapport père fille en mal d'amour familial, qui vogue mal sa route. L'idée de l'alliance est une trouvaille qui marque l'esprit.

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  6. C'est une écriture très évocatrice, qui agence des éléments sans tout de suite en dessiner les contours généraux, et l'ensemble se forme progressivement dans l'esprit du lecteur mais tout en conservant d'importantes zones de mystère par lesquelles passent l'émotion. Je trouve que c'est une caractéristique de ton écriture, Anne-Charlotte, et j'aime beaucoup.

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  7. Un contrechamp oscillant entre observation et insolence; les mots sont divinement crus mais l'âme est sensible.
    Une alliance dans le vase... Ça communique !

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