Attente en gare

Attente en gare Je me pointe comme chaque semaine à la gare de Béziers après demi-heure de voiture. C’est l’hiver, dix-huit heures et déjà la nuit imprègne les murs sourds du hall. Peu de monde, c’est un dimanche nu de janvier, des dimanches où on ne voyage pas. Au centre, suspendu au plafond, l’afficheur des départs et des arrivées diffuse une lumière rouge agressive. La nuque dressée et les yeux plissés, je parcours les lignes fluorescentes, cherche le 18h12, de voies A à D, du quai 1 à 7. Le corail n°4578, c’est celui-là, c’est le mien, celui qu’il ne faut pas que je rate ! Retard annoncé qui clignote comme un avertissement de danger, c’est la seule indication : pas de voie ni de quai, aucune correspondance. Pour l’instant, l’afficheur reste muet, mon train n’existe que par son retard.

J’avance. Aucun banc dans cette grande salle, je cherche un endroit pour poser mes guêtres. Des locataires habituels entourent un pilier. Assis, ils étirent leurs jambes sur le sol crasseux. Ils sont quatre, deux hommes, une femme et un chien. On dirait qu’il n’y a que le chien de libre, eux semblent prisonniers volontaires, attachés en corolle au pylône, greffés par le dos et anesthésiés par les cannettes de bières qui jonchent le sol. Je fais pareil, me trouve un pilier et me tire un coca au distributeur. Mon sac blanc de mataf comme moelleux coussin, je m’adosse au pilier voisin, juste en face des squatters avachis. J’en suis aussi, je suis des leurs, de ceux qui sont souvent dans des endroits de passage, à attendre. J’en suis, enfin presque, je les mime : eux n’attendent plus rien.

Et l’afficheur de bouger ses cristaux liquides, le retard n’est plus annoncé et une voix de crécelle percute les murs après trois notes de musiques monocordes : « le train corail N°4578 entre en gare quai n°1 voie 7, éloignez-vous de la bordure du quai, ce train dessert… ». Narbonne, Carcassonne, Toulouse Matabiau, Bordeaux-St-Jean… Litanie de villes qui m’éloignent déjà de mon pilier. Je ne bouge pas, pas envie. L’annonce est à nouveau diffusée, complétée et dans son impulsion double l’effet de langueur. Le billet, ne pas oublier le compostage obligatoire. Il faut partir seul, l’accès aux quais est réservé aux voyageurs. Une chance, on peut dormir, le train couchette est disponible voiture 6. En face, les squatters ne bronchent pas, ils dorment et le clebs me regarde. Soudain, la voix se tait mais le silence des murs est brisé. Le train se glisse dans la gare dans un grincement de métaux lourds et un ronflement d’air pulsé bat sous mes pieds. Il est 18h25. Je ne bouge toujours pas. Le chien vient vers moi, langue pendante, tourne autour du pilier et s’assoit sur mon sac. Il n’attend rien, moi non plus. Et si je ne partais pas ?

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14 commentaires:

  1. j'ai toujours pensé que la contemplation active était déjà une aventure en elle-même.. ;o)

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  2. Bien d'accord, Bab' même si je ne contemple plus beaucoup.

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  3. J'ai cru un instant que le chien s'accorderait également la liberté de lever la patte sur ton sac!
    La question demeure... Quel corail sans fond attendais-tu?

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  4. J'aime :" Soudain, la voix se tait mais le silence des murs est brisé."

    Dans les gares, les murs n'ont pas d'oreilles mais une bouche...
    Chouette texte!

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  5. ... un matin fatigué j'irai m'assoir sur le trottoir d'à côté. Un luxe aussi.
    Basculement, glissade leste d'un bord à l'autre, comme ça, "un dimanche nu de janvier"
    Arf, ce texte est très beau.

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  6. Dési > Une barrière s'est érigée devant mon corail. Je ne le saurais jamais. :)

    Epamin' > Ah oui, des murs à bouches ! Merci.

    Kouki > "Tu verras bien qu'il n'y aura pas que moi, assis par terre comme ça." Alain Souchon sors de ce corps ! :)

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  7. Je ne sais toujours pas pourquoi j'aime les gares.. Avec toujours une note nostalgique...
    J'aime beaucoup ce moment figé sur ton quai de gare, plein de détails bien décrits...
    Merci pour le lien...

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  8. Gare à toi...! Tu t'es fait piéger...!

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  9. Les méditations du déserteur, en quelque sorte? C'est fascinant d'imaginer les pensées de toutes ces têtes qui peuplent une gare…

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  10. colombine > et moi aussi, j'aime les gares. Un peu comme si on se trouvait entre deux, un espèce de sas. :)

    Fidji > ah bon tu crois que quelqu'un aurait dit me crier gare ? :)

    le coucou > déserteur oui, mais pourtant ai toujours été présent à l'appel du lundi matin !

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  11. Cette phrase interrogative en excipit est bien trouvée.

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  12. Au moins, vous n'avez pas perdu vos pas, d'où ce texte. Et c'est heureux.

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  13. La gare de Béziers pour moi, c'est le nirvana absolu. Heureusement le chien ignorait qu'il était en gare de Bézier. Un coup de blues canin, c'est vite arrivé. Le sac sentait quoi au juste ?

    Snake

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  14. Anna > Incipit / Excipit : t'aimes bien ces deux mots toi ! Merci.

    Ch. Borhen > Non, et même aujourd'hui toujours peu de pas, je m'économise. :)

    Snake > Qu'est ce que tu as contre la gare de Béziers toi ?(et avec un "s" siouplé !) Le sac sentait le bon linge propre, fraichement parfumé.

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