Et si Rome m’était contée !

image « Et si Rome m’était contée ! » Je venais de lui lancer cette phrase goguenarde et l’avais fait suivre d’un sourire amusé pour détendre l’atmosphère. De toute évidence, j’avais fait un trou dans l’eau. Elle restait impassible, le nez sur son écran à chercher le bon intitulé pour trouver le bon code. Elle tapait sans cesse les même mots, dans un sens puis dans l’autre, avec accent, sans accent, alternant les propositions. Elle retenait les miennes dans un hochement de tête approbateur mais jamais elle ne les proposait à la machine. De temps en temps, elle jetait un coup d’œil sur la feuille A4 que je lui avais remise il y a déjà une demi-heure et sondait les lignes une à une, extirpait un nouveau mot-clé, l’essayait puis fulminait à la vue des non-réponses.

Il fallait se rendre à l’évidence, elle ne trouvait pas de code ROME correspondant à mon métier. Et même si elle avait flatté la rédaction du curriculum de ma vie, nous étions dans une impasse, je n’avais pas de métier. Pas de code, pas de dossier pôle emploi et si pas de dossier, pas d’accès aux annonces donc pas d’emploi. J’étais éberlué par son sens de la déduction. La recherche dura encore quelques minutes et à l’approche de l’heure du déjeuner, elle me proposa finalement un code métier voisin m’invitant à le valider pour qu’il n’y ait pas d'ambiguïté. Elle tapa le code en question, fit pivoter son écran vers moi et la description dudit métier s’afficha : responsable des systèmes d’information. A ma moue dubitative, elle comprit aisément qu’elle faisait une nouvelle fois fausse route. Certainement à cause de la faim qui devait la tirailler, je la vis pâlir puis reculer sur son siège tout en lâchant une expiration digne d’un brontosaure. Elle était irritée, je l’étais aussi. Nous n’allions pas passer deux heures sur ce foutu code métier. Sans dire un mot, elle se leva brusquement, sortit du bureau et du couloir me cria : « Je vais voir avec mon collègue ! ».

Dix minutes plus tard, ma conseillère revint tout sourire, certaine d’avoir trouvé le saint graal. Et pendant une fraction de seconde, je me suis égaré croyant voir revenir la sauvageonne de Fort Boyard qui aurait trouvé le code du trésor rempli de Boyard, code inespéré qui rapporterait beaucoup d’argent à l’association qui œuvre pour soigner les petits-enfants porteurs de cette horrible maladie orpheline. Je repris mes esprits et elle se jeta sur son fauteuil, agrippa le clavier et tapota la lettre suivie des six chiffres qui allaient nous délivrer de l’angoisse. Un grand coup d’index sur la touche « entrée » et elle flanqua une grosse baffe à l’écran pour me présenter le résultat de sa requête : Technicien / Technicienne administration des ventes code : I1103. « Voilà, là, on est bon, hein ? » me dit-elle sur un ton qui ne pouvait supporter la réprobation. Je lus brièvement l’énoncé de la fiche, la définition du métier, ses conditions d’exercice etc. « Là, je crois qu’on l’a trouvé ! » ajouta-t-elle pour ne laisser plus aucune place à l’hésitation. Pressé d’en finir, j’acquiesçai et elle valida ma fiche, sortit une multitude de papiers de son imprimante et me fit signer en marge des dix-huit exemplaires avant que je n’aie le temps de dire ouf.

Je rangeai le dossier dans mon classeur à rabats et la questionnai au sujet de la formation que je voulais faire et sur son éventuelle prise en charge par ses services. Elle se leva, fit un tour sur elle-même, prit son agenda sur une étagère voisine et me dit : « On verra ça au prochain rendez-vous. Le 4 août, ça vous va ? » - « Ah non, j’ai piscine ce jour là ! » lui répondis-je sans qu’elle ne sourcille. Et si pôle emploi m’était conté !

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