La maison familiale

image A peine à quelques virages de l’observatoire météo de l’Aigoual, deux ou trois lacets en descente sur une route au bitume fondu, un chemin de cailloux rouges qui remonte et nous arrivons sous la canicule devant une grande bâtisse froide. Construction de béton et de tôles des années soixante-dix : c’est ma maison de vacances, me dit-elle. Le bâtiment est laid, il siège au-dessus de la vallée, en gâche la vue, fixe le temps et l’espace. Les herbes folles l’ont envahi et abandonné, il laisse couler par ses fenêtres des jeunes années évanouies. Certaines baies vitrées sont restées entrouvertes. Nous en fixons une comme si quelqu’un allait apparaître dans l’embrasure. Toujours dans la voiture, nous tournons autour de la maison. Les portes battantes de l’entrée sont fracturées et colmatées par des panneaux en bois de fortune et sur une plaque verte qui les surplombe son identité est restée intacte : maison familiale de l’Aigoual, résidence de vacances.

Derrière, un jardin en jachère, un grand bassin d’eau douce en guise de piscine et les herbes hautes séchées par le soleil lèchent le vieux toboggan rouge fané. Nous descendons de voiture pour coller nos visages aux vitres. A l’intérieur, le temps suspendu nous défie : le réfectoire est intact avec ses tables de repas disposées en rond, un verre oublié sur un buffet renforce la sensation de maison fantôme. Elle se souvient et me raconte ses séjours ici avec ses parents, ses amis, les glissades sur l’herbe mouillée de la colline au-dessus de la maison, les repas, les chambres exiguës dans lesquelles nous supposons encore la présence de lits recouverts de draps blancs maculés de poussière. Elle me détaille les après-midi bucoliques dans les bois, les randonnées, la cueillette des mûres. Au fil de son histoire, le lieu s’anime, reprend vie dans notre imagination, la sienne bien sûr chargée de ses souvenirs et la mienne dans laquelle je perçois la présence agitée des enfants dans le jardin, les courses folles dans les couloirs, la joie du repos au grand air pour les parents, la liberté pour leurs marmots et même sur ce parking vide, le grand fatras des valises pour un départ, une arrivée.

Nous prenons quelques photos et nous enfonçons dans le bois aux clairières vides. Le silence tranche l’air, rien, personne et pourtant tout autour la mémoire n’en finit pas de danser.