Beau ou laid

image Obscur, clair ou entre les deux, il m’accompagne depuis toujours. C’est une partition de moi, un bruit intérieur, un fracas apathique et mouvant, enjôleur ou dynamiteur. Il ne me ronge pas les sens, au contraire, il les exalte. Tout demeure sensible et reste en éveil, alerte plus que jamais, j’entends, je vois, je sens. Lorsqu’il survient, c’est une île, un retrait consenti ou subi, une suspension ou un exil dans la rapidité du monde.

Quand il se fait beau, il est connivence rêveuse, connexion avec mon centre, vertige de l’appropriation des choses, exaltation, compréhension, ricochet d’expérience. Il ponctue mes trajets de vie, m’assagit, m’évite le conflit inutile avec l’autre, celui qui parle haut, qui parle fort. Je me retranche, m’intériorise, laisse passer les meneurs hurlants et conscientise leur doctrine, isole et m’emplis de la pertinence des propos ou laisse tourner dans la pensée unique le reste des illusions égarées.

Quand il se fait laid, contre-jour bruyant du ventre, tordeur d’entrailles, quand, sournois, il envoie sa cohorte sourde en acouphènes, il est blessure, il est l’enfance qui reflue. Sauvegarde des données précieuses, il est le refuge à l’angoisse, parade aux sueurs froides de la honte, à l’ego brouillé du petit en quête de reconnaissance. Las, je m’abroge, me retire dans le cloître du boiteux, il me cadenasse de l’intérieur, me tient isolé, m’oublie dans des défonces addictives. Les autres peuvent tourner, je suis absent d’eux, replié sur mon nombril, otage de ma rengaine muette.

Beau ou laid, il est silence, je suis fait de lui.

illustration

16 commentaires:

  1. connais ça aussi mais n'aurais pas su l'écrire ; tu me scotches, lu trois fois déjà, deuxième bière, ça me plaît beaucoup, merci Christophe de nous donner ça.

    RépondreSupprimer
  2. Putainnn !!!
    alors là, je ...
    je m'incline, un de tes plus beaux je trouve.
    moi aussi trois fois

    RépondreSupprimer
  3. Candice > merci merci merci... :)

    Christophe > bah après deux bières c'est normal que tu aimes. Bois-en trois de plus à ma santé et reviens, tu crieras au génie ! :)) (merci)

    Kouki > rhooo, ayé, je rougis ! merci merci merci ;)

    RépondreSupprimer
  4. "sa cohorte sourde en acouphènes, il est blessure, il est l’enfance qui reflue. "
    je me le garde celui-là, il me parle... Tu sais bien pourquoi...
    Comme un écho.
    (faudra que je repasse plus souvent par ici).

    RépondreSupprimer
  5. "On ne se rend jamais compte du pas que l'on peut faire en mettant des mots sur les maux.
    Chacun vit avec son petit toute sa vie. Quelque soit les traumatismes, quelque soit l'émotion exacerbée que l'on reçoit sans pouvoir la gérer. Un jour, c'est ce même petit qui nous fait enfin grandir."
    Tu connais ce texte, tu me l'as écris un jour que moi aussi ....
    Ne vois-tu pas ce qu'il t'est demandé ?
    T'embrasse fort. Annick.

    RépondreSupprimer
  6. Mon préféré aussi
    Suis tremblante
    Bises
    Bullotte

    RépondreSupprimer
  7. Luc a raison : il faut passer plus souvent ici.

    (Ah oui, j'allais oublier : s'il vous cadenasse de l'intérieur, alors il est "physiquement" impossible de vous replier sur votre nombril - remarquez, j'avais cru comprendre en vous lisant.)

    RépondreSupprimer
  8. Luc > et bien content que cette phrase fasse écho. Merci.

    Annick > Ah c'est moi qui ai écris ça ! Des fois, je dis de ces trucs ! :) Des trucs qu'on a du mal à s'imposer soi-même, au final. Bises.

    Bulle > oooooh! pas tremblée hein? Bises ;)

    Christophe > oui physiquement impossible mais dans ces états tout est possible car on part du cervelet pour envahir le grand tout. Alors, la gymnastique est possible...

    RépondreSupprimer
  9. Ben Mazette!
    Je savais que le silence était d'or... Sous ta plume, il est le résultat d'une savante alchimie humaine...

    RépondreSupprimer
  10. Tu en parles si bien que j'ai reconnu tout de suite ce merveilleux compagnon. En ce moment, il est piano d'un côté et "piou" de chouette de l'autre, et c'est un versant de la solitude, heureuse ou troublée, ce que ton beau texte semble porter aussi.

    RépondreSupprimer
  11. Epamin' > oh pas si savante va ! :)

    Le coucou > La solitude oui, ses qualités et ses travers.

    RépondreSupprimer
  12. Je suis revenue le lire...
    Christophe, je trouve ce texte magnifique et riche et fort et... et...

    RépondreSupprimer
  13. Mon silence n'ayant laissé aucune trace je laisse une trace bruyante de ma lecture :
    P'taing ! C'est tellement vrai.
    Très belle écriture.

    RépondreSupprimer
  14. J'ai tout ouïe ton silence, Cat†≈. Merci.

    RépondreSupprimer