Une saloperie déterminée

C’est ma sœur qui m’appelle, la voix anxieuse. Le médecin de famille veut nous voir, le plus vite possible. Je ne pose pas de questions et la retrouve quelques heures plus tard. Nos yeux se croisent, savent déjà je crois. Nous entrons dans le cabinet, la salle d’attente, et seuls, sans plus de conversation que la pluie et le beau temps, nous patientons la tête basse sur les plinthes grises des murs.

Docteur B. entre, sacoche en cuir élimé, la tête ébouriffée, il revient de sa tournée matinale. Il nous salue le regard fuyant. Ses pas qui claquent sur le carrelage noir moucheté de blanc - le même qu’à la maison - et il entre dans son bureau, referme la porte pour quelques minutes. Ce n’est pas l’attente qui nous gêne, si nous pouvions repartir et oublier. C’est la confirmation de nos pensées que nous redoutons.

Dans son bureau, il nous fait asseoir, regarde un instant nos visages défaits, ouvre un dossier, tourne quelques feuilles puis esquisse un sourire de médecin. Il l’a vu hier, nous dit-il en enfilant sa blouse blanche. Il s’est plaint de maux de ventre, de vertiges et mon diagnostic est clair. Aussi clair que nos visages s’assombrissent, papa a le cancer. LE cancer pas UN cancer, pas une maladie bénigne dont on se remet le lendemain, non une saloperie aussi déterminée que son pronom l’indique.

Nous saluons le docteur B. Etrangement, nous le remercions. Sur le trottoir, abasourdis, nous nous séparons après avoir convenu des choses à préparer pour l’hospitalisation. Puis plus rien jusqu’à la fin, autant lui que nous, nous ne prononcerons plus le nom de la maladie.


Campagne ARC 2009 - Le bureau

20 commentaires:

  1. elles non plus, elles ne prononceront plus le nom déterminé de la maladie déterminée, ces autres frères et soeurs et frères et soeurs, jusqu'à la date indéterminée qui se détermina un jour

    — j'aime bien ce glissement de la détermination de l'article à la maladie — tout chamboule —

    vous avez mis en phrases ce qui semble d'abord impossible à penser à dire à entrer dans du texte, puis de mot en mot ça réussit à se glisser dans des paragraphes, dans du verbe, dans des conjugaisons et des déterminants

    — il est pas là francis aujourd'hui /
    — non il a appelé c'matin, il a un cancer /
    — ah! oh! y s'ra là lundi alors /
    — oui

    mais quel lundi?

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  2. La saloperie absolue! Merci pour ce texte pudique

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  3. Kouki > voilà c'est ça, cloué, une douleur sans mot.

    Maryse > Merci Maryse pour ce commentaire éclairé voire éclairant. malheureusement encore beaucoup de lundi à attendre.

    Nicolas > Oui, sommes beaucoup...

    Zoé > Déterminée et tellement absolue qu'on n'ose pas prononcer son nom. Merci à vous.

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  4. 2 ou 3 toutes petites choses m'ont freiné à ma première lecture.
    Une virgule après "savent déjà".
    J'enlèverais le début de la 2e phrase : "Nous entrons dans le cabinet, la salle d’attente, et seuls, sans plus de conversation que la pluie" ... "Dans la salle d'attente, seuls, nous patientons, tête basse etc."
    "Docteur B." au début du 2e paragraphe. Ce "B" me semble introduire quelque chose de mystérieux alors que l'on est dans un texte très court avec seulement 3 personnages.
    Il me semble que plus un texte est court, plus il doit être sans rien qui retienne la lecture haute parce que c'est justement cette forme ramassée qui lui donne sa force, il ne faut rien qui freine l'élan du coup de poing.

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  5. Et que ce texte donne un putain de coup de poing !

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  6. J'accompagne celui que j'ai choisi comme père (oui, j'ai de la chance, j'ai choisi..) dans une drôle de danse contre. A contre-temps, contre-pied. Poumon.
    On accompagne ceux qu'on aime. Avec leur sale truc, là. Leur machin. Qu'on nomme, ou pas.
    On les accompagne. Avec l'envie de dire
    merde, quoi. A ça.
    Bises à toi. Fort.

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  7. hm...
    il y a qqch qui !
    'fin tu vois, j'pense...

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  8. Gilles > Merci Gilles pour ta lecture critique. Je suis d'accord avec toi, à part, peut être, pour le docteur B. Au premier jet, j'avais mis IL mais il me semblait qu'il se confondait à un moment avec le 4ième personnage, papa.

    Manue > La danse contre... te souhaite tout le courage... Bises.

    Mr M > hm... oui, je vois...

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  9. Pfffff c'était il y a un an...!!! Le coup de poing m'a laissé un bleu... au cœur. Par contre nous n'avions pas peur du mot... ni lui ni ses filles... comme pour le banaliser...et pourtant un matin il a été le plus fort ce mot vampire...

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  10. ...
    Voilà
    Je sais que tu as compris
    Je t'embrasse
    Bullotte

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  11. lOlA, Anne > Merci.

    fidji > l'ignorer ou le banaliser, je ne sais pas ce qui est le mieux, si mieux il y a.

    Bulle > ... oui, reçu... t'embrasse aussi.

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  12. Et ça se passe toujours à peu près pareil. C'est con cette répétition, cette espèce de non-comédie réglée comme du papier à musique. Banale.

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  13. Tranche de vie suraigue, trace d'encre à la hauteur du grave en question.

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  14. Doudette > preuve qu'il fait peur, j'entends aujourd'hui parler plus de crabe que de cancer.

    Francesco > trop banal, oui.

    Le coucou > :)

    Morgan > suraigüe, oui, tendu mais désormais derrière.

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