La brume bleue

image Il se découpe flou dans la brume du petit matin. Six heures à peine et déjà le vrombissement de l’atomiseur résonne sur les coteaux. Un petit homme trapu, gauloise au bec, arpente les rangées de ceps, les secoue d’un vent pulsé aux enroulements bleutés. C’est la saison des traitements. Une heure plus tôt, blotti dans mon lit, j’avais attendu qu’il me réveille. Comme chaque matin, il était sorti dans la rue humer le temps, rencontrer sa faveur : un ciel dégagé et l’absence de vent était requis. Encore emmitouflé dans mes couvertures, j’avais tendu l’oreille espérant entendre les volets claquer sous les bourrasques ou la pluie battre le trottoir. En vain.

Je suis chargé du ravitaillement de la machine. C’est ma mission. Je l’attends au bout du cinquième rang avec un broc rempli de bouillie bordelaise : mélange d’eau, de produits fongicides et pesticides contre notamment le mildiou. Tel un ectoplasme, il avance vers moi dans un mélange étouffé de poudrins. Seul le bruit mécanique des pistons de l’engin marque une présence, un humanoïde particulièrement bien articulé qui répète sans cesse les mêmes gestes circulaires. La machine est lourde, bruyante et peu maniable. Mais une fois harnachée sur son dos, le bras souffleur en plastique souple permet d’asperger avec efficacité les feuilles de vigne. La bouillie uniformément appliquée les protège ainsi des champignons nuisibles.

Le casque de mon walkman sur les oreilles, je l’attends en fumant des cigarettes assis en tailleur au pied d’une souche pour éviter qu’il ne me voie. A plusieurs reprises, il doit m’appeler en criant soit parce qu’il m’a perdu de vue – il s’inquiète - soit parce qu’il pressent la panne de liquide – appel du ravitailleur en vol. Je vais le rejoindre dans le grand ballet d’air qui l’entoure, il presse alors la manette de sa machine en position ralentie et s’accroupit pour que je recharge le réservoir. Nous échangeons un sourire rapide et il repart.

Je le suis un instant dans le rang en évitant les aspersions puis retourne remplir mon broc de bouillie, repérer la brume bleue, suivre ses pas, compter les cinq rangs, me poster en bout et attendre.

9 commentaires:

  1. Je te vois, je le(s) vois, je me vois, là-bas, sur la rude terre des travailleurs...
    Quand mon grand-père allait travailler dans les vignes, j'aimais voir sa silhouette se découper au-dessus des rangées lorsqu'il "passait la houe"... Je le trouvais magnifique!
    La gamine que j'étais ramassait simplement les "bossottes", les sarments à brûler; comme j'étais fière de les jeter dans le brasier au bout des lignes et de les voir crépiter!
    Encore un agréable retour vers l'avant (non pas l'avent!) grâce à toi! merci!

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  2. C'est drôle comment tu arrives à faire un texte au son poétique alors qu'il parle de traitement contre le mildiou ... "mélange étouffé de poudrins" tout ça sonne joliment.

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  3. Dans ce texte fongicide, il y a une poésie des petits matins bleus où se mêle tout un vocabulaire de guettteur , de combat : l'attente en fumant, les rangs que l'on compte, le ravitailleur,la machine et même le casque ... un texte à double effets très réussi.

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  4. Epamin' > Je n'étais pas aussi enthousiaste quand il fallait rejoindre la vigne ! Merci :)

    Kouki > oui hein nom di mildiou !

    JF > Ah j'aime bien votre lecture là. Merci.

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  5. Comme Kouki - comme d'habitude! (On oublie parfois qu'une histoire est plaisante parce que avant tout elle est parfaitement écrite et "ça ne se voit pas". Comme au cinéma ou ailleurs où l'on oublie vite la technique pour se laisser emporter. Un bon signe à mon avis!)

    La sulfateuse à moteur... sur le dos! Oh mon dieu!

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  6. Tes souvenirs sont précieux, Christophe. Bientôt, il n'y aura que des machines, dans les vignes.

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  7. C'est beau la complicité père / fils à partir d'une tâche qui nécessite la coordination des deux. En tant que gamin, ça nous barbe, mais l'adulte s'en souviens et avec quelle précision!

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  8. Depluloin > Ben que dire, merci ! voilà voilà, merci

    Co errante > bah c'est déjà un peu le cas non ? Je ne crois pas qu'on continue à faire ces traitements avec les nouvelles pratiques bio.

    Zoé > Oh oui, ça barbe et puis ça marque, et ça nous revient comme un doux boomerang. ;)

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  9. Me faire rêver éveillé quelques minutes avec une sulfateuse… Quelle jolie plume tu as, et comme tu as bien fait de laisser tomber la sulfateuse !

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