Vers l’alcôve

image Ma mobylette rouge et mon casque au bol, je file vers le village voisin, longue montée pénible vers le col, le variateur qui souffre, trente à l’heure maxi puis descente vers elle sans freiner, sensation du motard virile qui penche dans les virages, vitesse record de soixante-dix à l’heure. Je suis pressé. La dernière courbe, juste devant sa maison, et je pénètre son territoire. Pas question de m’arrêter là, ses parents ne doivent pas me voir. J’accélère. La grande route, puis à gauche, je serre et arrive sur la grande place. Large terrain vague de terre jaune qui accueille les manifestations du bourg, fêtes et autres parties de pétanques géantes.

Personne ce jour là sur la place mais je sais où la trouver. La mobylette dévale libérant sous ses pneus crantés un sillon de fumée ocre. Mon palpitant et ma bécane s’emballent. Mes yeux pleurent sous la vitesse. En contre-bas, un bâtiment carré au petit toit de tuile rouge, je ne sais plus vraiment aujourd’hui ce qu’il abritait, un ancien bain-douche peut-être ou bien un local électrique, peu importe. Ce qui est clair dans mon esprit c’est sa face arrière encaissée dans une bordure touffue de troènes. On s’y fraye un chemin entre deux arbustes à la végétation prise dans les murs. Elle est derrière à attendre, à l’abri des regards. Je l’espère.

Je contourne l’appentis et jette ma mobylette contre un mur. Si elle est là, elle a entendu le raffut du pot de détente. J’enlève mon casque, me sèche les yeux et arrange ma coiffure. Alors que je ressens encore les vibrations de ma machine dans les mains, je m’avance vers la haie envahissante et le second troène se met à trembler. C’est le signal. Elle est là. Je me glisse entre deux branches et la rejoins dans notre planque, une alcôve verte rien que pour nous deux.

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