Le rocking-chair

image En bois laqué noir mais d’un bois de qualité médiocre qui, au fil des assises, s’est écaillé sur les parties les plus sollicitées. Les accoudoirs, les deux, ont perdu leur vernis sous la pression des mains qui ont appuyé et tant frotté pour lever sa carcasse engourdie. Le rocking-chair de mon père. Les fines baguettes du dossier, sous la pression de son corps avachi, se sont décalées, une sur deux déboîtée, provoquant à la faveur d’un léger dandinement un massage inopiné de la colonne vertébrale. Les axes désarticulés chuintent, bois sur bois, quand il se met à basculer pour mieux s'endormir. Le rocking-chair de mon père.

Après un moment dans ce bruissement métronome, s'ajoute très vite dans l’intervalle de silence un ronflement puissant : une large inspiration décolle son dos et une baguette du dossier dans un craquement sourd, puis un profond relâchement nasal fait retomber son corps sur l’assise et relance le fauteuil dans sa balance. Le rocking-chair de mon père. Et ainsi pendant deux heures, le temps d’être subitement réveillé par la fin de son western à la télévision, les publicités hurlantes en trompette. Ses talons arrêtent alors la chevauchée fantastique et rêveuse. Sur les coudes, il se redresse, le dos défait et les mains sur le visage pour se désembrumer. Péniblement, dans un dernier craquement de bois et d’os, il marmonne un salut à l’assemblée et direction la chambre à coucher. Le rocking-chair de mon père.

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