L’homme qui tournait

image Il tournait, nom de dieu comme il tournait, cet homme là ! D’abord, tu ne l’avais pas regardé tant il était semblable aux autres. Un homme sans rien de plus qu’un homme, un lambda qui marchait dans ce parc où tu avais tes habitudes. Une balade tous les jours, c’est dans cet endroit, îlot de verdure dans la ville, que tu aimais flâner et regarder passer les inconnus. Sans les dévisager, tu appréciais juste leur démarche, leur style et entre chaloupe et raideur du corps, tu imaginais leur vie. Bien sûr, tu te laissais avoir par leurs vêtements, signes extérieurs d’appartenance : l’attaché-case et le col blanc, la poussette de bébé ou le ventre rond, la canne, le dos courbé et le complet bleu, l’iPod et le baggy qui tombe sur les genoux. Autant d’indices qui te menaient sur leurs pas, vers leur maison, leur bureau, leur école comme une ébauche imaginaire de ce qu’ils devaient vivre.

Il tournait, nom de dieu comme il tournait cet homme là ! Trois fois il passa devant toi sans que tu ne le remarques. A la quatrième, une mémoire visuelle - mêmes chaussures, même bas de pantalon dans ton champ de vision - te décida à prêter attention. Son pas mécanique, son dos droit, sa tête rivée sur des épaules carrées, un costume sombre de représentant de commerce lui donnaient un air étrange et tu te demandas comment un personnage aussi singulier avait pu t’échapper. A la cinquième circonvolution, l’homme automate s’arrêta face au banc où tu étais assise puis effectua un quart de tour militaire et te fixa dans les yeux. Surprise, tu attachas ton regard au sien durant de longues minutes. La gêne aurait dû apparaître, chez lui ou chez toi, mais il n’en fut rien.

Il tournait, nom de dieu comme il tournait cet homme là ! Il repartit, fit un tour de plus dans le parc, s’arrêta à nouveau devant le banc, quart de tour et plongée dans tes yeux. Toute l’après-midi, sans dire mot, il tourna ainsi, t’offrit son regard noir sans qu’aucun malaise ne transparaisse. A chaque arrêt, tu étais prête à engager la conversation, à lui demander ce qu’il faisait là, à quoi rimer ce manège mais aucun son ne venait à ta bouche, chaque parole que tu avais répétée dans ta tête pendant son circuit s’évaporait dans son regard soutenu. Tu devenais absente de toi-même, coupée du monde, nulle part et partout à la fois. Il tourna encore et encore, planta sans ciller à plusieurs reprises ses yeux obscurs puis, au coucher du soleil, il disparut.

Tu rentras chez toi, l’esprit confus. Il te semblait sentir sur ton visage l’empreinte indélébile de son regard, comme s’il le soutenait encore. Hagarde, tu dînas rapidement puis te couchas. Alors que tu venais à peine de fermer les yeux, son visage se dessina sous tes paupières. Les lignes autour du noir profond de ses yeux s’affinèrent, bientôt des traits connus apparurent comme une évidence. Il tournait, nom de dieu mais l’homme qui tournait, c’était moi !

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