Cartographie par les usures #VasesCommunicants

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Ces vieux plans de ligne, affiches papier, avant, dans le métro. Savoir où on était, c'était facile : c'était l'endroit usé. C'était l'endroit que tout le monde avait pointé du doigt ou de l'ongle. On était où tout le monde avait su avant soi qu'on était. L'endroit, creusé de toutes les indications accumulées. Érosion par les présences. Un peu comme ces statues de saints qu'on touche toujours sur la même partie de corps, censément sacrée, effective.

Poser son ongle dans cette échancrure, c'était se relier à tous ceux perdus retrouvés, dans ce lieu déjà. C'était ressentir, avec eux qui n'y étaient pourtant plus, la même inquiétude bientôt rassurée. Comme s'additionner d'eux, de leur présence un jour ici, devant la même carte. Comme s'inventer des coordonnées de temps, pas seulement d'espace. Se découvrir aussi des fraternités d'égarement, des retrouvailles.

Et si on changeait de station, l'endroit de l'usure était ailleurs, bien sûr. C'était le même paysage, mais criblé différemment. Atteint ici, indemne là-bas.

Ici, très précisément, nous étions toujours. Nous étions précisément à l'endroit illisible.

Aujourd'hui les cartes sont plastifiées, et même, nous transportons souvent avec nous notre notion d'ici, embarquée dans nos petits mobiles, que seuls nos doigts à nous ont le droit de toucher.

Mais nous? Nous nous sommes encore fabriqués, du moins je veux le croire, sur le modèle ancien. Reproduits à autant d'exemplaires que nous comptons de stations. Pointés, désignés, pour des besoins de repères évidents. Usés d'être touchés, bien souvent. Mais cela, qui est bien : au même endroit, nous ne sommes jamais éraflés que sur un seul exemplaire de nous-mêmes. Le petit point percé à La Muette, à Couronnes il est indécelable, et il est si loin de celui si souvent effleuré à Gaité.

Ce texte a été rédigé par Cécile Portier dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez lire le mien sur son blog petite racine.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mars :

Candice Nguyen et Christine Jeanney
Sam Dixneuf et Stéphane Bataillon
Juliette Mezenc et Christophe Grossi
François Bon et Guillaume Vissac
Michel Brosseau et Jean-Marc Undriener
Estelle Javid-Ogier et Jean Prod'hom
Anna Vittet et Joachim Séné
Clara Lamireau et Urbain trop urbain
Anita Navarette-Barbel et Arnaud Maïsetti
Morgan Riet et Murièle Modély
Nolwen Euzen et Benoit Vincent
Maryse Hache et Michèle Dujardin
Elise et Piero Cohen-Hadria
Anne Savelli et Franck Queyraud
Dominique Hasselmann et Dominique Autrou
Marlène Tissot et Vincent Motard-Avargues
Kouki Rossi et Brigitte Célérier

6 commentaires:

  1. Nostalgique métrographie, une recherche d'ADN aurait pu retrouver - avant la plastification généralisée - la cohorte des voyageurs et voyageuses disparus et notamment toutes celles évanouies mystérieusement à Filles-du-Calvaire.

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  2. J'en ai toujours un sur moi, Ça fait touriste...
    Quant à moi, les marques qui m'ont touchée m'ont plus modelée qu'usée.
    Joli parallèle.o)

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  3. Oups. Ils sont forts, ces parisiens. Moi qui pensais avoir la chance d'habiter un trou avec des moutons, et qu'au moins, EUX n'avaient pas ça. Ben si. Grâce à cette histoire de carte non plastifiée, j'apprends qu'ils en ont tout un tas, de trous. Avec au moins un mouton.
    Duvernet.

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  4. Attention aux petites choses dans une écriture toute en sensibilité qui fonde un texte fort et marquant.

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  5. Merci à tous pour vos commentaires. Les Filles du Calvaire laissent gambader tranquille le Mouton de Duvernet, et c'est une Bonne Nouvelle...

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