La voisine

image A travers le rideau tricoté au crochet et décoré de larges losanges aux fanfreluches grisonnantes de poussière, la voisine, ses yeux ronds et vides, scrute le dehors, son ennemi depuis qu’ici elle vit recluse. De son dedans, elle épie le passant, le moindre bruit suspect : une portière qui claque trop violemment, une voiture qui démarre trop vite, le vrombissement de la mobylette du facteur qui est en retard ou le ballon du gamin qui rebondit sur le trottoir menaçant à chaque instant de briser une vitre.

En arrêt derrière sa fenêtre, un fauteuil confortable, télé7jeux et la télécommande, elle garde un œil suspect sur la vie du dehors. Car, elle, sa vie, c’est à l’intérieur que ça se passe, c’est dans la télé, Pernaut et les nouvelles qui mortifient. Alors, le dehors devient suspect, les gens du danger, les bruits quotidiens des alertes, c’est la vérité car ils le disent dans la lucarne. Tous les jours, tous ces drames, toutes ces agressions, toutes ces catastrophes, le monde est insécure et depuis qu’elle l’a compris, elle ne sort plus.

Elle est certaine que tous ces gens, là dans sa rue, peuvent à tout moment représenter un risque. C’est eux qui sont responsables de tout ce qui se passe dans le poste. Ils peuvent déborder, s’en prendre à elle, à son intégrité, à sa liberté d’être. Ils peuvent tout remettre en cause, s’introduire chez elle, la déposséder du peu qu’elle a réussi à obtenir. Alors il faut qu’elle veille, au plus prés d’eux sans se faire remarquer. Et là, à son poste d’observation, entre les mailles de son rideau jaunâtre, elle reste à l’affût, sur le pied de guerre, et qui croise un jour son regard le sait : mieux vaut ne pas s’aventurer trop prés. Ses yeux gros qui tournent semblant quitter leur orbite vous foudroient de peur. Les plis de son visage dans la pénombre vous transforment en enfant apeuré face à la vue de sa première sorcière. Ses dents qui sortent de sa bouche comme un cerbère montre ses crocs vous dissuadent pour toujours de longer ses murs.

Faudrait peut-être couper le fil de son antenne de télévision pour que quelque chose change.

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