A la cambuse

La cambuseSous des tôles cuites au soleil ou givrées de sel lourd ! Il me disait ça, il me disait que c’était là dans cette baraque, à toutes saisons, qu’ils se regroupaient pour becqueter leur saloperie. Il me racontait. Une étuve ou une congère, n’y avait pas d’atmosphère tempérée entre ses murs de fer, que du saumâtre à porter sur nos dos jouvenceaux.

De grandes tablées braillardes, dix à quinze pingouins en chemises grises, les cheveux ébouriffés par le vent et les tapes sur le crâne. On s’installait au rythme de nos matons en effilochant les rangs et en poussant des cris de métal blanc. Par-dessus les bancs en bois gravés des opinels, on essuyait des bousculades, coups d’épaules et crocs-en-jambe, pour qui le premier gagnerait la place près de la fenêtre. La gronde en hygiaphone humain s’en suivait plus forte que nos babillages ronflants. Les talons en poinçon sur le lino et les rappels en battements de mains, l’ordre s’en remettait aux plus forts : les grands surveillants, gueules émaciées qui paradaient dans les allées sous des allures martiales.

La cloche résonnait dans la cambuse, c’était midi pile. La tôle vibrait, les portes claquaient et les chariots fumeux aux gamelles de purée jaune pisseux faisaient leur entrée poussés par des bunkers de femmes aux visages exsudant la vapeur. Pour chacun une rasade d’eau dans son verre à numéro, son morceau de pain rond, sa louche de patates glus et sa semelle flottante dans son écuelle. A table ! Nous avions vingt minutes pour ingurgiter notre pitance et laisser place nette à la prochaine vague de compagnons.

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