A la cambuse

La cambuseSous des tôles cuites au soleil ou givrées de sel lourd ! Il me disait ça, il me disait que c’était là dans cette baraque, à toutes saisons, qu’ils se regroupaient pour becqueter leur saloperie. Il me racontait. Une étuve ou une congère, n’y avait pas d’atmosphère tempérée entre ses murs de fer, que du saumâtre à porter sur nos dos jouvenceaux.

De grandes tablées braillardes, dix à quinze pingouins en chemises grises, les cheveux ébouriffés par le vent et les tapes sur le crâne. On s’installait au rythme de nos matons en effilochant les rangs et en poussant des cris de métal blanc. Par-dessus les bancs en bois gravés des opinels, on essuyait des bousculades, coups d’épaules et crocs-en-jambe, pour qui le premier gagnerait la place près de la fenêtre. La gronde en hygiaphone humain s’en suivait plus forte que nos babillages ronflants. Les talons en poinçon sur le lino et les rappels en battements de mains, l’ordre s’en remettait aux plus forts : les grands surveillants, gueules émaciées qui paradaient dans les allées sous des allures martiales.

La cloche résonnait dans la cambuse, c’était midi pile. La tôle vibrait, les portes claquaient et les chariots fumeux aux gamelles de purée jaune pisseux faisaient leur entrée poussés par des bunkers de femmes aux visages exsudant la vapeur. Pour chacun une rasade d’eau dans son verre à numéro, son morceau de pain rond, sa louche de patates glus et sa semelle flottante dans son écuelle. A table ! Nous avions vingt minutes pour ingurgiter notre pitance et laisser place nette à la prochaine vague de compagnons.

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7 commentaires:

  1. pauvres têtes blondes à calebotte, ah je vois les oreilles même !

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  2. Patrick Verroust

    La cambuse, un titre qui fait voyager mais ici, le voyage est immobile . Il s'agit d'une fournée d'hommes enfermés dans une baraque de tôle qui leurs sert de réfectoire dans on ne sait quel goulag, camp de travail ou de mort ou les deux, prison, un internat particulier, un lieu de réclusion. Les hommes entassés , soumis aux chocs thermiques du froid ou de la chaleur extrême, se précipitent pour les bonnes places . Ces jeux de gamins dans les cantines scolaires ont ici une importance extrême. Être près de la fenêtre, un chiche moment d'évasion mais laisser les yeux regardaient au loin , cela n'a de prix quand on est réduit à ne plus avoir d'autre horizon qu'un mur où les yeux du voisin. La loi du plus fort , celle des matons, des kapos, des « grands surveillants » s'impose. Arrive le brouet amené par les femmes bunkers, verre d'eau et soupe gluante , vingt minutes pour torcher l’assiettée et faire place nette à la prochaine fournée.
    L'écriture de Christophe Sanchez est d'une étonnante plasticité, elle sait s'adapter aux dessins croqués , elle respecte les règles grammaticales mais le style de cette écriture fonctionne à l'empathie, à la tendresse.La construction de ce texte est particulière. Il commence comme un poème en prose, le lecteur peut y dénicher une versification naturelle. Ce n'est pas du pur hasard, ni l'effet d'une plume facile, la poésie , ici, a une fonction essentielle, jeter un voile pudique sur les mots, les maux qui se disent, garder une distance, une légèreté pour raconter, confier, l'insoutenable. La cruauté est dite , suggérée en creux même si au fur et à mesure du récit , le ton devient plus âpre , plus rude, comme si les souvenirs arrachés de la mémoire envahissait le narrateur, son auditeur, son scribe, leurs faisaient vivre la crudité de ces moments passés.La bagarre pour les meilleures places est marquée par des mots précis , « Les talons poinçons » « les crocs en jambe », l'ordre est , morphologiquement, symbolisé, « les surveillants....visages émaciés » « femmes bunkers ». Cette association femmes/ bunkers est terrible par ce qu'elle suggère d'images antinomiques , les femmes, bunkerisées, fermées, inaccessibles, monstrueuses. L'important de ce texte réside dans la tendresse qui s'en dégage, le narrateur dit ce qui fut un moment de sa vie, aussi dure fut elle, elle fut, durant ce moment là, sa vie, il ne peut pas la renier. Elle l'a forgé ,aussi, lui a appris la pudeur, la manière sensible et subtile pour dire, pour se dire , pour dire à l'auditeur le capter sans l'emprisonner. Il y a , aussi, cette tendresse pour ces « pingouins » , leurs jeux de tapes sur la tête, rituel de salutations, de reconnaissances, de débondages, de chahuts salutaires. Cette histoire est écrite à l'encre sympathique avec une particularité, elle ne s'efface pas , elle remémore .La poésie de Christophe, ici, participe de la poésie engagée, sans parti pris ni misérabilisme mais avec générosité et une forme de grandeur modeste, une transcendance discrète et catharsique. Le lecteur est laissé libre de s'en imprégner et de laisser , ce qui en creux est dit, s'introduire en lui.Il reçoit en don l'amitié qui unit ces deux êtres, celui qui se confie, celui qui écoute.

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  3. Kouki > voui, sont toutes rouges, avec lobe extensible :)

    Patrick > Je sais pas si vous avez traîné sur les bancs des cambuses mais vous deviez avoir des problèmes avec les surveillants. "Verroust, arrêtez-donc de commenter les histoires de vos petits camarades !" :) Merci Ô maître es commentaire !

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  4. Sales mioches oui ! Omého ! Vais vous apprendre comment vous taire moi ! ;)

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  5. Isabelle C. > Holà! les gars ! Gaffe aux tremblements de taire ! ;)

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  6. Patrick Verroust

    « La cambuse » où est elle ? Dans un lieu de réclusion ,certes, mais lequel ? Une prison, un camp, un goulag, une caserne,un internat, particulièrement, rude, la question se pose. Quelques signes orientent vers la piste de l'internat. J'ai pensé à un internat en Espagne sous le régime franquiste(l'absence de prêtres invalide l’hypothèse), à une maison de redressement mais,curieusement, pas au réfectoire du lycée Henri IV.Cette imprécision que je ressens, si elle n’empêche pas d'entrevoir et de comprendre ce qui fut le vécu du narrateur, nuit à la finesse des perceptions suggérées chez le lecteur,crée un flou dans l'évocation qui maintient, artificiellement, à distance l'imaginaire du lecteur.Je me trompe, peut être, mais cette impression me chatouillait depuis la première lecture. Si j'ai faux, j'aurais droit au mitard  et à un coup de règle (grammaticale) sur les doigts donné par l'abbé Cherelle qui me rabaissera le verbe.

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  7. Patrick > Il s'agit bien d'un internat, le narrateur, le père, le grand-père ou un grand oncle, au choix y raconte effectivement le côté carcéral de la cantine que j'ai peut-être un peu trop appuyé d'où une certaine confusion.

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