L’homme droit

image Dans son dos, ruisselle la honte, dans son ventre une vrille, l’angoisse chevillée autour de ses membres flottants. Empourprée des joues, elle fait comme si. Comment si tout allait bien. Elle tente d’exécuter la figure demandée : l’homme droit, elle, pas encore femme. La main, sa main. Elle va y arriver avant que. Le poirier, lui intiment ses amies, fais le poirier et n’y pense pas, ne pense pas à l’homme droit ! Tu te fais des idées. Tu n’as qu’à t’appliquer après tout. Sinon.

Oui, mais voilà, elle, elle n’y arrive pas, campée sur ses mains qui collent au tapis, elle s’élance avec force et conviction, la peur escamotée derrière la nuque. La main, sa main. Elle bascule son bassin, lève ses jambes avec peine, tend ses bras vacillants pour recevoir le balancier et tenter d’équilibrer son corps, s’équilibrer seule, ne pas flancher, ne pas faiblir. Sinon.

A chaque pas, ses baskets crissent sur le parquet. Il arrive, tourne entre les demoiselles, prisonnières du sol, tout en caressant sa barbe fine d’une main avide. La main, sa main. Ses pas lestes, sa voix baveuse cadencée et un, et deux. Et son sourire en coin, narquois et cupide. Elle le voit à l’envers, entre ses jambes pointe son regard lubrique. Elle va y arriver toute seule. Il faut. Plus que deux essais, elle le sait. Sinon.

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10 commentaires:

  1. Hum, pourquoi dans le titre écrire "versa t'il" et non "versa-t-il" ?

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  2. ben merde, tu connais mon prof de gym ? :)

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  3. Christophe Sanchez propose avec « l'homme droit » une fine description du harcèlement sexuel par personne ayant autorité en se plaçant du point de vue de la victime qui oscille entre peur et fantasme jusqu'à en être hypnotisée, paralysée, cannibalisée.L'écriture exprime la tension, la crispation paralysante « dans son dos ruisselle la honte » , « dans son ventre une vrille, l'angoisse chevillée autour de ses membres flottants ». La description de la scène se fait terrible, « elle fait comme si tout allait bien »... mais il y a l'homme droit, elle, pas encore femme et « la main sa main » qui arrive comme une menace qui se répétera lancinante au fil du récit.Il y a les encouragements des amies qui la sermonnent, la culpabilisent, la menacent « tu n'as qu'à t'appliquer, après tout »(très signifiant cet « après tout ») . Sinon. Cette conjonction renvoie à « la main,sa main », elle reviendra, elle aussi, signifier la menace.La jeune fille va se retrouver coincée entre « la main,sa main » et le « Sinon ».Rien n'est dit tout est suggéré avec pudeur et délicatesse. L'effort fourni est comme immobile, on sent la gymnaste, tétanisée . Elle est sous une domination perverse qui la détourne de son objectif. Elle ne fait plus le poirier pour réussir une figure de gymnastique mais pour échapper à un impensable qu'elle pressent et comprend à voir la main avide, les pas lestes, la voix baveuse, le sourire en coin, narquois,cupide. Le rapport dominant/dominé est accentué par le fait qu'elle voit à l'envers et s'expose à « son regard lubrique » ; Elle doit y arriver, toute seule. Il faut. Sinon .
    Ce texte ,qui traduit si bien la tension , le combat de l'adolescente a, néanmoins, une froideur qui exprime l'inéluctable. Le combat perdu d'avance de la chèvre de Monsieur Seguin contre le loup.Elle réussit la figure, elle échappera, peut être à l'homme droit, mais il viendra une autre figure à faire. Le pire n'arrivera, peut être pas, mais le cassage de l’élève est en marche, inexorable .Si elle acceptait la loi perverse de l'adulte et l'assumait, comme faisant partie du jeu de la vie, elle aurait une chance de s'en sortir, plus ou moins lolita. Si elle ne peut pas l'assumer ou si elle le refuse. Elle est cassée. Drôle de choix ! Une petite gymnaste ou danseuse, peut se retrouver, « cygne noir » « black swann » dans le gymnase de l'école ou du quartier .La perversité et ses effets sont évoqués avec justesse grâce à un habile maillage des mots qui enferment dans le filet du prédateur . Le sujet est lourd, il est abordé avec simplicité et clarté à travers une éloquente allégorie .

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  4. Anonyme > Je sais, ça serait plus correct mais j'ai trouvé ça plus esthétique que cette enfilade de tirets.

    mu > Oh pétard ! Arrête le sport de suite !

    Patrick > Encore bien vu, à part peut-être la fascination qui là, si elle se révèle dans mon texte, est à l'insu de mon plein gré.

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  5. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  6. Après digestion, j'aime bien les pressentis décrits par des flashs rapides. Si elle n'est pas fascinée, elle est , au moins paralysée, elle perd ses moyens, n'arrive plus à échapper à l'obsédante présence. il me semble que le texte tranche.Il n'y a pas une zone trouble, cette zone où fantasme et réalité sont difficiles à cerner, où la chèvre finit par avoir le désir d'être croquée. Il y a la peur du Mal sans ambiguïté. Elle a une capacité de résistance qui n'est pas si évidente. La perversité des personnes abusant de leurs position d' autorité consiste,aussi,à jouer sur leur séduction à susciter ou encourager des désirs puis de consommer en passant outre aux souhaits réels de leurs proies, ils se nourrissent des ambiguïtés alors qu'ils devraient avoir comme éthique d'être d'une grande clarté pour permettre à la personne dominée de se construire et de s'émanciper. Vous avez soulevé un fameux lièvre qui n'a pas fini de courir.L'éthique,elle,avance à pas de tortue.

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  7. Je te conseille la lecture du dernier album de Bastien Vives "Polina". Ce n'est pas la même histoire mais on y ressent tous les enjeux du rapport "maître-élève" sans que jamais pour autant il ne bascule aussi loin.
    A lire vraiment, c'est tout plein d'émotions et tellement bien vu par ce jeune auteur qui ne connaissait rien au monde de la danse.

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  8. Sans dissection des mots..........Me gustan mucho, gracias Christophe !

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  9. Patrick > Ah oui vaste sujet, à suivre, peut-être dans d'autres billets.

    Desi > Merci Dési, je note.

    Inongo > Merci Christian.

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  10. ouais ça fait longtemps que j'ai arrêté ^_^
    sinon j'aime beaucoup ton texte ! :)

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