Pauvres et petites gens

image J’habite face à un hospice, un hospice de petits vieux. On dit « petits » parce qu’on s’attendrit sur les morts en devenir. Alors, comme il est d’usage ici, dans le Sud, tous ceux qui sont à plaindre se voient affubler des termes restrictifs « petit » et/ou « pauvre ». Pauvres vieux enfermés dans un bâtiment aux murs gris, dans de grandes chambres au haut plafond et à l’écho d’éther, pauvres vieillards agnostiques entourés de bonnes sœurs infirmières, pauvres petits vieux qui, de leurs fenêtres aux rideaux sales, perdent leurs yeux dans le vide de la rue. Vingt ans à les voir mourir, un à un, apathiques personnages, pauvres et petits anonymes échoués là, entre quatre murs au Christ estampillé, perdus, oubliés par des familles trop loin, trop occupées. Dans la cour, leur espace transitoire dans l’attente de la rédemption, titubent déjà des fantômes en blouse blanche et pantoufles élimées, des cheveux gris plaqués sur des visages desséchés, les boursouflures du temps perdues dans des têtes résignées et des sourires en berne.

Et moi, de l’autre côté, celui de la vie, par la fenêtre, je vis la mort en face. La petite mort, la pauvre petite mort des pauvres et petites gens.

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