Pauvres et petites gens

image J’habite face à un hospice, un hospice de petits vieux. On dit « petits » parce qu’on s’attendrit sur les morts en devenir. Alors, comme il est d’usage ici, dans le Sud, tous ceux qui sont à plaindre se voient affubler des termes restrictifs « petit » et/ou « pauvre ». Pauvres vieux enfermés dans un bâtiment aux murs gris, dans de grandes chambres au haut plafond et à l’écho d’éther, pauvres vieillards agnostiques entourés de bonnes sœurs infirmières, pauvres petits vieux qui, de leurs fenêtres aux rideaux sales, perdent leurs yeux dans le vide de la rue. Vingt ans à les voir mourir, un à un, apathiques personnages, pauvres et petits anonymes échoués là, entre quatre murs au Christ estampillé, perdus, oubliés par des familles trop loin, trop occupées. Dans la cour, leur espace transitoire dans l’attente de la rédemption, titubent déjà des fantômes en blouse blanche et pantoufles élimées, des cheveux gris plaqués sur des visages desséchés, les boursouflures du temps perdues dans des têtes résignées et des sourires en berne.

Et moi, de l’autre côté, celui de la vie, par la fenêtre, je vis la mort en face. La petite mort, la pauvre petite mort des pauvres et petites gens.

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7 commentaires:

  1. Christophe nous fait regarder ce qu'il voit chaque jour. Le mouroir des petits vieux abandonnés. leurs vies qui se dissolvent, inexorablement, dans l'ennui et le dénuement, sans autre perspective que la mort qui seule fera sortir ces vieillards « agnostiques » des soins des bonnes sœurs.
    Le style employé ne vise pas à apitoyer, à jouer sur une corde sensible. Il décrit,laconique, un état factuel, un triste purgatoire terrestre, déjà, déserté par la vie . L'émotion déboule tout à la fin. »Vingt ans à les voir mourir » ces voisins. « Je vis, du côté de la vie , la mort en face des petites gens »..Cela sonne comme un glas, insupportable, lancinant.Christophe ne livre pas ses ressentis mais il les connaît à force d'être confronté à ce cimetière de morts vivants.

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  2. Très émouvant. Et vivant, si j' puis dire.

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  3. J'ai la gorge serrée....Vous avez su trouver les mots, les phrases pour décrire la dernière étape avant le grand départ, de ces "pauvres et petites gens" pour lesquels on pourrait dire qu'ils "ont vécu trop longtemps". Votre description est tout à fait en osmose avec vos voisins d'en face. Et même s'il n'y a pas le ressenti, c'est un texte authentique et poignant. J'ai la gorge serrée....

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  4. Pascal Garnier était fort pour décrire ce genre d'univers (toi aussi Christophe dans ce billet). C'est le sujet d'un de ses romans, un hospice tourneboulé par une inondation.
    Dans d'autres, il a aussi des personnages âgés qui ne se résignent pas et, sous l'effet d'un petit incident, prennent la tangente ou vivent quelque chose qu'ils n'ont jamais vécu.

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