La ville à ma vue

La ville à ma vue
Ajuster la vue, oui, il faudrait que j’ajuste ma vue à la ville, à moins que ce ne soit la ville qui doive s’adapter à ma vue. Tous les matins, dans ce tramway sans désir, elle défile, enfile béton informe à l’odeur mobile, passage rapide et trous de ciel en coton. Les vitres en témoin, glacées et embuées, me masquent le jour qui circule trop vite. Les yeux inadaptés ne se règlent plus que sur des points concentriques, repères d’espace, de temps - avance et retard comme seuls témoins d’existence. La rêverie opprimée essaye de se tailler une place, au fond ou dans les couloirs, la marge est faible. Des secousses de mémoires tout au plus, des stries en transparence, rayon de gens aux visages allongés, aux cheveux étirés par la vitesse, à peine aperçus qu’ils ont déjà disparu. Quelques couleurs parfois dans le matin uniforme, des flammes évanescentes dans la vitesse des rails déroulent le parcours au millimètre insupportable. Accrochée à la rame de la monotonie, résonance des arrêts, des portes à soufflets et des mêmes lieux arpentés. Ici, pas de place à l’improvisation, un chemin parfait recommence à l’identique tous les jours en courbes exemplaires. Toujours le même angle de vue sur les mêmes bâtiments aux façades qui s’effacent. Rétrécissement de cerveau, obtus du dehors, concave du dedans. Ajuster la vue, oui, il faudrait ajuster la ville à ma vue, lui offrir du nouveau, déplacer un temps les rails, un jour sur deux réaiguiller vers d’autres lieux, d’autres gens aux visages moins élastiques. Ralentir aussi, oui, ralentir, chercher autre chose à voir, autre chose que ces spectres de la ville.

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