L’âge au fond du verre

l'âge au fond du verreRonds, bas, petits, les Duralex suivent le temps, j’en ai trouvé un l’autre jour planqué derrière un meuble, je les croyais disparus depuis longtemps dans la poussière d’un placard de cantine de mes années collège. Le temps, ce sont les seuls verres qui mesuraient le temps, nos âges rêvés, attendus comme le renouveau d’une vie languissante. Ô magie ! Dans le pyrex on lisait qu’on pouvait grandir plus vite. Les années à cette époque-là duraient des siècles, le verre lui effaçait le temps tant soit peu que l’œil déniche le bon numéro. En l’espace d’un repas, on pouvait passer d’une génération boutonneuse à la vie d’adulte, on pouvait même vieillir jusqu’à soixante-quinze ans, un nombre énorme, qui ne signifiait pas grand chose, trop élevé le chiffre perdait son sens, trop loin pour imaginer les bénéfices de cet âge-là, en avait-il d’ailleurs cet âge canonique, même nos grands-parents ne l’avaient pas encore atteint. Il fallait tomber dans le bon temps, accélérer le futur mais point trop, on devait atteindre celui qu’on enviait, l’âge idéal de nos modèles dans la grande cour, celui qui parlait à nos désirs ou qui chantait dans nos walkman. L’écart devait être fantastique, provoquer en nous un voyage dans le temps, nous arracher un instant à notre condition d’enfant. La course au plus éminent lancée, c’était une chance de trouver celui qui correspondait tout à coup au plus fort d’une vie, avec son empilement dans le verre déformant d’images simplifiées, de stéréotypes inculqués, un âge qui collait à celui ou celle qu’on voulait être là maintenant, l’âge des frimeurs, le règne de celui qui a déjà embrassé, mieux encore de celui qui a déjà couché. J’ai vingt ans, je suis grand, je peux partir de la maison. Je suis émancipé. J’ai trente ans, j’ai de la barbe sur les joues, je veux deux enfants, j’ai une grosse voiture. Puis, une fois tous les numéros sortis, la réalité prenait le pas. Le plus grand, le plus âgé de la table devait maintenant se lever pour aller remplir la carafe d’eau à la fontaine centrale.

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5 commentaires:

  1. Je me rappelle, sauf pour le walkman - et oui! une dizaine d'années (voire davantage) nous séparent - de toutes ces émotions et... de la carafe d'eau qu'on devait aller chercher sur une table! Nous avons parlé de ces verres magiques avec ma fille cette semaine. Émouvante coïncidence !

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  2. Epamin > Peu de gens ont échappé à ces verres-là, semble-t-il, comme autant de "madeleines". :)

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  3. Mince! J'allais la caser cette "madeleine"!! (J'ai trouvé un de ces verres l'autre jour, qui servait de cendrier! Horreur, me suis-je dit! Je l'ai recueilli mais je ne sais plus ce que j'en ai fichu bon song... "Un collector" pourtant!;)

    Superbe, Christophe! (La fin, cette fin...)

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  4. pluplu > Allez voir dans le vase à plantes qui font rire,chez vot' voisin, on sait jamais :)

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  5. Ils rêvaient les enfants du pyrex, la réalité leurs a rappelé que dura lex sed lex. Aujourd'hui, tout est misé sur des plastiques d'enfer.

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