Qu’elle revienne la putain

Qu'elle revienne la putain Elle, lui, la rue, c’était tout ce qui comptait depuis qu’il était seul. Dix ans déjà qu’elle était partie sans rien dire, sans rien lui apprendre la Marie. Elle aurait pu quand même, il disait, elle aurait pu me laisser la notice, suis perdu moi ! Maison vide, toutes ces pièces sans elle, vous vous rendez compte. Deux, la cuisine, la chambre me suffisent, le reste, je lui laisse, elle n’a qu’à venir faire la poussière, cette conasse !

C’est dans la rue qu’il s’épanchait. Tous les matins, à la fraîche, il sortait avec sa chaise pliante en tissu et rayures multicolores. Il dépliait sa fatigue là sur le trottoir, alpaguant le passant avec ses jérémiades. Vous vous rendez compte, quand même. Et des pourquoi, et des comment je fais, à tour de bras, il regrettait la Marie, la salope, il disait, me laisser comme ça, sans raison, à la rue ! Il balançait son amertume à qui voulait bien l’écouter et sa bile sur les murs de rebondir et se répandre en logorrhée délirante dans tout le quartier. Il invoquait tous les dieux, le blasphème entre les dents et les yeux en révulsion permanente. Nom de dieu, je vous jure, ces femmes ! Et c’était reparti pour un tour, des valses d’insultes répétées, la tristesse balayait tout, le verbe s’emportait, l’emportait vers une haine factice, la répulsion de la mort, la rancune du vide. Son visage au fil des heures blêmissait de l’épuisement, de la colère vaine qu’il faisait monter de ses couches de rancœur. Il tournait autour, expulsait tant qu’il pouvait mais rien ne le calmait, il s’enfermait dans sa soif de vengeance, singer parfois la lutte, battant des poings un ectoplasme de sa femme sur l’autre trottoir.

Et le passant d’essayer de le calmer, d’acquiescer ou de se boucher les oreilles devant la vulgarité. Certaines bonnes gens entraient en compassion pour le vieil homme, marqué au sang de la solitude. D’autres arguaient la miséricorde : la pauvre Marie, ne parlez pas d’elle comme cela, lui disaient-ils. Elle vous entend, vous savez. Et lui de rétorquer, si elle m’entend, qu’elle vienne la putain, qu’elle revienne, c’était à moi de partir avant elle, la gorge nouée, et enfin quelques larmes perlées sous ses yeux.

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12 commentaires:

  1. La douleur se conjugue à toutes les insultes parfois.

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  2. Passage obligatoire je crois, Ca†≈

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  3. Poignant... gorge et poings serrés, coeur ouvert...

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  4. Putain, ce texte se lit par la fin ,sa chute inattendue. Dans tout le déroulé du récit, on sent bien qu'il s'agit d'une « haine factice ». Le vieillard vit un amour brisé, un sentiment d'abandon, il est « à la rue ». Dans le partage des rôles de ce couple, elle assurait les taches ménagères dans lesquelles, il se perd. Mais, il y a, surtout,l'absence, la perte du sens. « Toutes ces pièces sans elle...deux me suffisent ». Il est fou de douleur, enfermé dans ses imprécations vaines, dans sa solitude désespérée. Elle n'est pas partie, elle est morte. Il est face à un deuil impossible, à un accident de la vie . La mort a frappé au mauvais endroit. « C'était à moi de partir avant elle ». Tout est dit, il se reposait sur cette certitude.Dans le sud , on ne meurt pas, on part. Au-delà, du narcissisme, il y a de la sincérité dans les sentiments de ce vieillard, son monde s'est brisé. L'axe de sa vie a disparu. Aussi entouré qu'il pourrait être, sa solitude serait féroce. Ils étaient l'un à l'autre, plus loin ,bien plus loin que dans votre billet « raconte- toi ». Je vous invite ; Christophe, à aller lire sur le blog de Solko, sous le lien « nous les regrettons », l'histoire de la Dame brune. Elle vous parlera.

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  5. Sans l'image, j'aurais dû attendre la fin du texte pour le comprendre; mais tu as tellement bien choisi l'illustration que la douleur insupportable de l'absence définitive ressentie par cet homme nous transperce à chacun de tes mots.
    Comme toujours, tu racontes BIEN notre humanité!

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  6. Bulle > oui hein

    Mel13 > Merci

    Patrick > Le blog de Solko, ne connais pas. Vais chercher ça. Merci.

    Epamin' > Merci 'dame Epamin', content de te relire ici.

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  7. Christophe:

    Le billet conseillé est titré Franz, le premier fil de Jacques Brel avec Barbara, comme actrice.

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  8. Patrick > Lu et découvert ce film, jamais entendu parler. Merci.

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  9. Donc une putain quand même... (Ah cette chute! Me rappelle celles d'un certain Francesco Pittau!)

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  10. Depluloin > Pittau, Pittau, j'vois pas... :)

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  11. "Fan de pute"......Me gusta mucho !
    Akéwa !

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