Toi, pleinement

C’est toi, pleinement, là dans mon souvenir, l’image persistante, au plus prés, dans la meilleure des postures, celle que tu t’étais fabriquée, que tu aimais à présenter au monde. Tu as gagné, c’est celle que je retiens aujourd’hui quand me vient l’envie de t’évoquer. Bien sûr, il y en a d’autres, plus sombres, plus enfouies, celles que tu ne laissais pas tourner dans ton cercle, celles que personne ne voyait parce que tu t’appliquais à masquer les images écornées du malaise si présent en toi, en nous. Je dis que tu as gagné, mais c’est moi qui ai gagné à te connaître, c’est moi qui sais aujourd’hui le poids des images que tu portais sur ton dos. Celle-ci, tout à ton honneur, effacée depuis des années, détruite certainement, elle me revient pourtant entre les doigts, mate et sépia du zoom arrière. Elle te ressemble, elle est ce que j’aimais en toi, ce qui me rendait fier de ton sang. Banale, oui, ordinaire image, toi perché sur un marche-pied, Ô pas un piédestal, simplement élevé sur quelques marches de tôle au-dessus d’une route quelconque, une de ses nationales que tu parcourais tous les jours, des kilomètres avalés dans la vaillance. Quelconque cliché pris à l’arrivée de ta tournée, à l’arrêt numéro 12, à la porte de ton bus, ton engin, ta fierté, ton travail de chauffeur, tout cela remplit l’image, fixe les chromatiques éculés et les images jamais dévoilées.