Retourner

image Parfois, j’ai envie de retourner là-bas mais jamais je ne vais. C’est lourd, c’est charge émotionnelle trop forte, certainement. Pas envie d’une pathétique recherche de mélancolie, pas besoin de te retrouver près de la porte faite de bric et de broc, d’un chambranle de récupération, de fils de fer enchevêtrés en guise de serrure. J’ai les images dans ma tête, de tes doigts qui tordent le fer, de tes mains rocailles qui labourent la terre. Pourquoi se déplacer, aller se recueillir là où tu récoltais ? Pas utile. Pas bien.

C’est la peur qui me retient aussi, peur de ne plus reconnaître les lieux, de déplorer l’état de ton lopin de terre, de retrouver ton jardinet en friche, crainte de me brouiller l’esprit et les yeux devant l’envahissement des mauvaises et hautes herbes, celles que tu délogeais avec ton bigòs dès qu’elles rognaient sur tes plantations, c’est tout ça qui germe grossièrement quand j’évoque inopinés quelques tableaux de toi sous le soleil. Alors, je me force à garder l’endroit intact, je fixe le temps sur des rangées de légumes tirées au cordeau, de tomates en particulier que tu ramassais toujours trop vertes, c’est meilleur pour la salade, tu disais. Je bloque sur le parterre d’énormes melons que tu gonflais d’eau pour qu’ils soient plus gros que ceux du carré voisin. Je m’arrête et m’assois sur le rebord du puits au fond du jardin, je garde la fraîcheur de ses pierres sur mes cuisses et je gratte mes genoux râpés au sang d’avoir essayer de grimper dessus. Et j’entends ta voix.

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