Entre bruits

Silence alors. Entre mots, entre bruits, il trouve toujours l’instant pour s’immiscer, entier, lourd, présent, trop présent, insupportable. Sa masse arrive impromptue, son poids s’abat sur nos corps, les yeux roulent pupilles cherchant sa forme et les battements de vie deviennent cris. Et de la pression déborde l’urgence de tailler, il nous le faut parcellaire, vacataire entrecoupé de paroles, il nous doit être respiration pas puits sans fond. Je l’aime pour le repos quand dans son sein je nous retrouve mais le déteste pour ses angoisses, ses traits qu’il trace sous nos yeux, les questions qu’ils posent dans nos têtes embrumées. Face à toi, toi qui parles, qui devrais parler, me parler, il se fait peur, abysse. Mes deux pieds sur la crête, la crainte sur toute ma longueur, je suis trop haut et il me joue vertige en pointe, corps en cage me fait vaciller. Je lutte alors pour le briser, pour décrocher mâchoire, soulever menton, il me faut l’inspirer, le saisir dans ma bouche par une grosse lampée d’air pour le rompre dans une large expiration, souffle long de mots en faconde pour éviter de nous laisser en plan filer dans son blanc aphasique. Je ne veux, je ne peux pas rester trop longtemps dedans, seul oui, mais pas avec toi là à côté, avec tes yeux vagues qui ne disent plus ou qui disent trop sans paroles. Je ne veux pas glisser dedans, nous y enfermer, nous murer dans, nous perdre dans son interdit. Alors bruits.

Illustration : Les pierres du silence – Yannick Le Quilleuc

Texte publié initialement chez Franck Queyraud dans le cadre des vases communicants du mois de septembre.