Fat

Elle passe sur son ventre une main curieuse, caressant les remous que fait sa graisse agglutinée là depuis des mois, des années peut-être. Elle caresse sans s’en rendre compte son estomac repu de tant de souffrances avalées. Des déglutitions sévères, du mal ingéré à forte dose, des raisins secs d’une colère qui ne lui appartient plus : elle constate et tente de se rappeler, sans pouvoir trouver la piste, sans savoir et expliquer quelles turpitudes l’ont rendue ainsi, dans cet état de grosse, dans cet état d’obèse qu’elle est devenue. Que doit-elle faire désormais, depuis que ses mouvements sont réduits, depuis que sa gorge, en remembrance de cette atomisation de bouffes grasses, la serre si fort qu’elle ne peut plus rien ingérer ? Enfoncée dans son grand fauteuil de cuir, les cuisses débordantes scotchées à l’assisse, elle ne parvient plus à réfléchir, juste elle pose et caresse machinalement son mal enfoui, sa main sur cette montagne ventrale. Là dans le dedans du dedans demeure engloutie sa vie, elle l’aura mâchée, passée au rayon de quelques sucs gastriques, mais jamais elle ne l’aura totalement digérée. Désormais enclavée dans son corps, elle ne file plus qu’en rémanences adipeuses, de l’amnésie gazeuse comme fil conducteur et pour finir ses jours, un aggloméré de souvenirs perdus.

Illustration : Ambre Langlois


6 commentaires:

  1. La carpe médiane8 septembre 2011 à 15:57

    Allez Jeannot, vas-y, défoule-toi derrière ton déambulateur !
    Je te laisse tout seul te casser la tête sur tes grilles de mots croisés : moi, j'ai un cochon tout entier à saigner. L'hiver approche.
    Salut !

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  2. Bon sang! J'ai cru que vous parliez de moi! Ouf!

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  3. Mais Pluplu vous n'êtes pas gros. Un peu enveloppé tout au plus !

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  4. La crudité de la description, cette somatisation d'un mal être, des blessures de la vie jusqu'à faire du corps une boursouflure graisseuse, obèse,obscéne est clinique. Il n y entre aucune cruauté. Il s'agit juste d'une photographie fataliste. L'auteur sait s'effacer pour rendre palpable cette "amnésie gazeuse",cet "aggloméré de souvenirs perdus". La femme est sans révolte. Elle a "englouti" sa vie, a anesthésié sa douleur sous une couenne en saindoux. Il n'y a pas de remédiation, encore moins de résilience, juste une sorte d'étonnement.

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  5. "la femme est sans révolte".....
    mais cette femme est pleine de révolte ....cette femme est pleine de souffrances...cette femme ne sait plus ....n'en peut plus.....cette femme n'a pas "anesthésié sa douleur" patrick oh non ! n'en croyez rien ....il y aura un sursaut ....
    et les hommes "un peu enveloppés"...non ....les femmes toujours les femmes
    ** ***

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  6. une certaine tendresse dans votre regard... touchante!

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