Chez Jeanne

Chez Jeanne A l’intérieur tout semblait se ramasser dans un fouillis indescriptible. Il y faisait sombre, seul un néon blanc lactescent clignotait rapide au milieu des étalages. Dés l’entrée, le passage s’avérait difficile, on y trouvait entasser des légumes frais à même les cageots qui avaient servi à leur cueillette : tomates difformes, pommes de terres parfois germées et autres poireaux aux joues terreuses. Il n’était pas rare d’y voir quelques bestioles remonter les tiges d’artichauts ou creuser galerie dans le creux des cucurbitacées.

Au fond, une veille armoire réfrigérée chuchotait des phonèmes d’épuisement en battement régulier. Autre point de lumière, ses étagères jaunâtres finissaient de clore la pièce. Souvent très peu approvisionnée, elle présentait les fromages les plus répandus et dans le bas, un assortiment de yaourts natures, du lait en bouteille de verre et quelques restes d’un jambon à la coupe. Derrière, c’était privé qu’on pouvait lire sur un panneau en carton accroché à la poignée d’une vieille porte.

Derrière, c’était chez Jeanne, l’épicière. On restait seul un long instant dans le magasin avant qu’elle ne sorte de son logis. Vieille dame un peu sourde, il fallait toussoter deux à trois fois avant qu’elle ne vous entende. Claudiquant, le dos en trombone, elle faisait glisser sur le vieux carrelage ses pantoufles grises et au milieu de son épicerie, levait la tête vers vous s’enquérant de la personne qu’elle avait en face d’elle, si elle la connaissait et qui elle était. Lentement, elle se dirigeait derrière sa caisse, prenait un sachet plastique et enfilant un à un les articles, elle rédigeait avec minutie votre note au crayon gris sur un calepin à spirale. Souvent, elle se trompait, vous lui disiez et elle marmonnait dans son duvet blanc qu’elle ne vous croyait pas et vous raccompagnait vers la porte la main dans le dos.

C’était au coin de la rue, souvent à cet endroit qu’on les trouvait, dans un angle, visible de tous, à l’intersection de tous les chemins, c’était là que se dressait de guingois une petite échoppe de quelques mètres carrés, l’épicerie du quartier « Chez Jeanne », et à cette époque-là, c’était la dernière à tenir encore résistance face à l’invasion des supermarchés.

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Texte publié initialement chez Camille Philibert-Rossignol dans le cadre des vases communicants du mois de septembre.