Et je parle de têtes

Et alors, tu vois, j’avance ! Pas comme tu aurais voulu, c’est certain. Pas dans ta vie, pas dans ton sens, celui que tu voulais que je prenne, ta trace, ton héritage moral et liant. Non, rien de tout ça : je suis grand et maigre, tu étais petit et trapu - tu fumais des brunes, je fume des blondes - tu te chargeais à l’anisette, je bois volontiers du whisky - tu dansais comme un Dieu, je m’entrave à chaque pas - tu plissais les yeux au soleil, j’écarte toujours mes paupières à la lune. Tu vois, rien de rien. Mais j’ai avancé et j’ai avancé sans toi, dans et par le rejet de toi, un rejet si fort qu’il a fini par me revenir en boomerang. Dans l’odeur âpre de tes goldos, dans ta bonhomie de comptoir, par ta gouaille défunte et dans les effluves mortes de ton parfum de supermarché. Que tout ça me crève de toi aujourd’hui, que tout ça me revient dans la gueule.

Et j’ai grandi sans toi, sans ta lueur de fierté dans les yeux, sans ton hurlement au matin, sans ton rire grêleux de souffreteux. Et j’ai écris sur toi, des pages et des pages, des lettres qui ne te parviendront jamais. J’ai passé du temps à comprendre, à nous comprendre, et tout cela m’a construit, excité, rempli mais aussi blessé, tellement blessé en creux qu’il faudra que je continue toujours à hauteur de petit homme, plein au centre du plexus. Là, exactement là, tu vois ? Tu vois mon geste, tu vois ma main qui tape mon torse, mes yeux qui se voilent ? Et non, tu ne vois pas, as-tu vraiment vu quelque chose de toute façon ? T’es-tu aperçu que j’étais différent, pas comme toi, pas comme toi. Me suis tellement répété que je n’étais pas comme toi que j’ai fini par y croire. Alors que. Alors que. Que je suis si prés en définitive de découvrir, si prés de ce que tu étais, de ce que je voulais que tu aies été. Voilà que ma grammaire s’emballe, je présente au passé des choses qui ne se sont jamais passées, qui n’ont jamais existé, à part dans ma tête, peut-être dans la tienne, mais jamais dans les nôtres, jamais dans l’absolu rassemblant de nos têtes.

Et je parle de têtes parce que je ne sais pas parler de cœur, ou alors sans le nommer, comme toi en fait, encore comme toi qui ne prononçais que peu de choses de cœur. La pudeur en filiation, tu me la refourguais au plus profond de moi, tu as fait germer en moi la tête mais pas le cœur. Ça ne va pas s’arrêter là, je vais continuer à essayer de comprendre vers quoi on a jamais tendu, vers quoi toi, tu ne m’as jamais amené, jamais pris dans le sens que j’aurais aimé être pris. Lorsque bien je ferais, je me réclamerai de toi. Quand mal pâtira dans et autour de moi, je me réclamerai de toi. Car dans les années, longues années qui me séparent et me sépareront encore longtemps de ta fuite vers l’insensible, l’intangible, l’inaccessible, finalement je ne me suis jamais senti autant toi.