J'ai été danseuse légère

Un hier disparu, j’ai été danseuse légère, floquée sur les velours mauves des soirées chaudes. De bouge en bouge, hier j’ai frotté ballerines à tout parquet lisse. D’aucuns disaient que je volais mes pas à une déesse, que mes pointes étaient aussi gracieuses qu’un vol de papillon de nuit ou encore que mes entrechats pouvaient damner tous les félins de la terre. Hier. Les flatteurs. Ces nyctalopes n’en voulaient qu’à mes fesses que j’avais aussi rebondies que leurs hoquets de glottes lorsqu’ils salivaient sur mes seules rondeurs.

Hier comme rêve, j’ai eu courtisans dans les travées des bars encaissés, au fond des caves, dans les contre-allées jusque dans mon lit à tâter l’entrecuisse pour vérifier. Des mains sur mon cul et quelques billets glissés juste au corps, j’ai dansé pour eux, visages inconnus abandonnés à mes pas chassés.

Hier un film des années trente. La nuit dans les caves, ils se sont assommés d’alcool et ont consommé en noir et blanc mes heures de répétitions devant le miroir, à tirer sur mes jambes pour être belle. Et hier j’ai été belle. J’ai passé de longues journées appliquées à préparer ce corps à qui tout se refusait. A chasser chaque poil de mes jambes forêt, à élimer tout parasite homme de mon visage, à gommer les traces de ma naissance du trop testostérone qui m’abimait du dedans comme du dehors.

Hier bien présent, j’ai remis les ballerines d’hier si loin, les petits nœuds flétris de la danseuse ont fait un pas de deux, en avant, en arrière sur ma féminité passée. Les mains recluses sur ma virilité, je suis resté tendu à mon fantasme perdu.