Les extravagances ordinaires

http://news.rufox.ru/texts/2012/05/22/236960.htm
Par une chaleur torve, l’angoisse greffée à la glotte, il avançait péniblement. Une rue. Au sens étroit de la rue, une ruelle, dirait-on. Un goulot d’étranglement, il pensait. Il marchait. Sans but, uniquement le besoin de bouger, de surprendre ses cogitations par des pas réguliers, des allées et venues vers nulle-part. Marcher, marcher toujours et au lieu de penser trop fort le monde, se le prendre dans la gueule, en vrai. C’est ce qu’il voulait. Pour une fois, sentir au dedans ce qui se passe au dehors, les extravagances ordinaires et leur ménage quotidien.

Comme aujourd’hui dans ce réduit de rue, sur ces murs beiges et gris léchés d’un soleil haut, distinguer les écrasantes et extraordinaires bacchantes que formait l’ombre des volets en clef. Avancer entre ce clair et son obscur, entre ce sombre et sa brillance perdue. Peindre les favoris.

La lumière arrogante parvenait, malgré l’engoncement de la rue, à dessiner sur les murs toutes sortes d’ombres alambiquées. La sienne, petit nabot claudiquant dans la ville, se voyait surmonter les hauts immeubles d’un reflet noir gigantesque. Elle venait par ses mains boudinées, bras à peine tendus, s’effiler et friser les moustaches géantes tout en caressant les cheminées de briques rouges perchées sur les toits.

Longue traversée de son corps par une si petite issue. Corps aussi large que long, à la faveur de petits déplacements, il gonflait puis dégonflait se jouant des rayons du gros jaune. Lorsqu’il se rapprochait des portes, sa taille enflait jusqu’au trottoir d’en face. Quand il levait un bras, c’est tout un pâté de maison qui coulait dans la pénombre. Le soleil se moquait de lui, et lui s’en amusait. Là sur un carreau, brusquement, un filet réfléchissant changeait de direction, coupant sa route et l’obligeant à modifier sa trajectoire, à lever un pied puis l’autre pour ne pas que son ombre disparaisse à jamais. 

Sa marche devenait un jeu d’ombres et de lumières, une série de gesticulations inutiles dont lui seul connaissait le sens, une parodie éclairante de ce qui lui coinçait la gorge, lui enflait la tête et laminait l’esprit - amas de pensées turgescentes et de turpitudes noires. Dans cette rue à la lumière joueuse, il réapprenait à marcher, à éviter chaque écueil d’ombre, chaque fourberie de clarté.

Jusqu’au soir où l’ombre gagnait, inévitablement. Demain à charge de revanche, il rejouerait. A nouveau, marcher.