On a fixé le temps


On a fixé le temps, trop de temps. Et le gris s’est posé trop large, trop grand. Sur ce pont, aujourd’hui, encore tu veux me capturer dans ta boîte, fouiller mon corps par le visage. J’ai trop battu ton temps ici. Je suis îlien sans cadre, loin de tout, de tes agissements de rapporteur, de tes papiers érudits sur des gens que tu ne connais pas. Je ne veux pas, veux pas me raconter à toi l’étranger à l’objectif si mince. Tu crois quoi ? Que tu vas capter en un seul clic, l’histoire, mon histoire accoudée à tes ponts d’envie cupide de savoir.

On a fixé le temps ici, à jamais. Et je suis heureux du gris qui m’entoure. Pas besoin de tes couleurs criardes, de ton sens de l’emphase chromatique. Me contente du peu, du cercle qui m’entoure, du vert dans ma tête et du bleu pour mes rêves, le ciel et la mer comme seule mise au point. Mon visage ne te dirait rien de ce que je suis. Ma tête ne te reviendrait pas, je le sais, tu ne vis que de clichés figés à la une. 

Fixe le temps et regarde plutôt mes mains et mes poignets faits de bois dur saisi. Ils ne font qu’un, le rude et le lisse, le labeur en écharde des braves qui n’ont que faire de toutes tes images forcées.

Illustration : carte postale reçue de Christophe Grossi en vacances cet été sur l’île Croate de Vrgada. Merci à lui.