Le mec du flipper



Il est le beau gosse de la place, gomina sur cheveux blonds baguettes, cuir élimé et paire de jeans bruts. Le look mauvais garçon mais pas trop, on peut voir dans son regard le sourire qu’il n’a pas sur les lèvres. Il a les mains longues, des paluches à faire les meilleures fourchettes et un bassin rond et agile à buter dans tous les sens avec virtuosité. 

C’est le mec du flipper, le garçon toujours au fond du troquet. Jamais tourné vers le monde, les autres branleurs, habitués de l’endroit, avachis aux tables à taper la belote ou plantés devant le zinc à se rincer des bières. On ne voit du crâneur que le dos et les épaules qui dansent devant sa machine ; et tant qu’elle ne s’emballe pas à faire péter des flashs et des sons stridents, personne ne bouge et ne capte le beau gosse qui se démène.

Electrique, il déboule et met deux balles dans le bousin puis il joue l’après-midi entière, à claquer des parties. Il se la joue extra-ball à répétitions, tilt nerveux et game-over impossible. On dirait qu’il danse avec sa bête. Les flippers en fouets, il la dompte et dandine sa classe pour attirer l’oeil de l’envieux.

Son temps duquel il ne sait que foutre passe là à taquiner sa race devant le compteur à points qui défile. A cent mille, il claque une nouvelle partie. A deux cents mille, c’est multi-billes. Les clients enfin délaissent leurs cartes et leurs bocks de bière et rappliquent pour admirer la performance, pour reluquer son cul et ses doigts qui flippent plus vite que la lumière. Il semble monter sur ressorts comme un culbuto. Ses jambes plantées dans le parquet, il joue des talons pour apprécier les lignes folles de la bille. Les yeux des baveuses roulent sur le beau gosse et il le sait. Alors il en fait des tonnes, provoque les bumpers en butant l’engin du creux de ses paumes.

Il en fait beaucoup trop et n’assume pas la pression des regards. Il a chaud, transpire sous son blouson, ses gestes deviennent imprécis, les flips mous et les butées timides. Les billes rentrent plus vite à la cave dans un sinistre fracas de tôle. Une puis deux et le flipper se calme, les compteurs ralentissent et dégorgent l’excitation. Alors, avant que la dernière bille ne frappe le fond, de rage, le beau gosse recule et de son plus bel élan flanque un grand coup de botte dans le poitrail du flipper. Game-over.