La bascule

Je fais comme si une nouvelle fois le jour n’avait pas égratigné mes rêves, mes espoirs et mes craintes. Juste une poignée de secondes avant la grande bascule. C’est la minute lourde et tendue, celle qui traine sa savate dans le trouble, celle qui ferme le clapet du monde. En croquant l’horizon d’une mâchoire molle, le crépuscule allègera les angoisses inutiles.

Je tire sur une cigarette, la vingtième du jour, peut-être la dernière. Une bouffée de plus pour éprouver la cacophonie du monde. Le jour amorce sa grande chute. Je le fume jusqu’au filtre. Insensible au petit drame diurne, il finira sa course derrière la mer, écrasé dans un grand cendrier rouge.

D’entre les molosses, quelques hoquets de violence se trament encore. Je suis témoin – comme si j’étais le seul - du crissement des dents et de l’essoufflement des derniers cris. Le tumulte avant la paix, la grande baffe avant la caresse. Le silence et ma vigilance au monde se laissent aller à la somnolence. Le monde entame sa mue. La nuit naissante enrobe ce qu’il me reste d’attention à la vie.

Au-dehors, un vieil homme et son chien ne sont plus qu’une ombre imparfaite. Ne sont plus que cette ravissante densité grise parmi d’autres formes indéfinies – d’autres paires de pattes, d’autres silhouettes fluides. Mon corps s’offre la discrétion et le repos qu’il mérite. Avant la nuit, l’espoir court les rues comme ça, en catimini. Et ça me va. Il fait doux. Tout s’arrête, je peux dormir.

Texte initialement publié chez Jessica Maisonneuve lors des vases communicants de septembre 2013.

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