J'avais soif

J’avais soif. Il dit ça. J’avais soif. Après avoir descendu sa bière d’un lever de coude brutal, avec les dents serrées par lesquelles le breuvage se filtre et emporte sa bouche au plaisir du houblon. J’avais soif. Après une journée de chaleur interminable, après le soleil qui sèche la peau, après l’attente du troquet, après la circulation tentaculaire du besoin dans sa tête, après le coup de rouge de neuf heures trente et celui de onze heures. J’avais soif. A midi, il a soif. C’est normal dans le sourire qui suit de lancer cette pensée et ce regard pour s’excuser de boire. J’avais soif. Parce qu’il fait chaud, c’est tout et que la déshydratation est chose normale, que lorsqu’on a soif, on boit. Il explique ça, il explique l’évidence : on boit quand on a soif.

J’avais soif. Alors il s’arrête à deux pas de la maison. Au troquet. Car quand on a soif, on ne va pas jusqu’à chez soi pour boire, on s’arrête au bar. On boit de la bière au bar, pas à la maison. D’ailleurs, jamais de bières dans le frigo familial. Jamais. J’avais soif alors je me suis arrêté au bistrot et puis, toi, tu es là alors il faut que je te dise pourquoi je suis là, pourquoi tu es là avec moi. Parce que j’avais soif, trop soif pour attendre d’arriver chez nous et boire un verre d’eau. Voilà pourquoi je me suis arrêté là pour boire et pas à la maison. 

J’avais soif. Soif de me griser la tête et le corps, du léger vent que ça fait après une bonne bière comme un voile blanc qui se tend entre les deux oreilles. Soif que les muscles du visage se détendent, que les dents une fois le breuvage ingéré se desserrent, que la langue se délie dans des sourires fabriqués. Soif d’oublier le pernicieux de la vie à étrangler le dedans. Soif de tuer l’angoisse, de flatter la déprime, de faire glisser la suie qui colle à la gorge, de ramoner l’intérieur à grands coups de furet intempérant. Soif d’exister autrement qu’à travers les strates de flétrissures qui lestent mon histoire cabossée. Voilà, j’avais soif.

Mais il ne dit pas tout ça. Avant la seconde bière et la troisième et le petit bock mesquin qui précède le pastis parce qu’il en a assez, avant le pastis suivant et le suivant, avant l’arrivée des copains qui ont soif eux-aussi, très soif, avant les tournées qui se perdent sur le comptoir, les bols de cacahuètes renversés sur le parquet, les glaçons qui glissent dans les chemises et les paroles qui montent toujours plus hautes, avant qu’il titube et qu’il s’accroche au zinc comme à une bouée, il préfère dire simplement qu’il avait soif.