Jour 10-11 – Mulhouse, Teufelsschlucht, La Bridoire #roadtrip #TFV #LesVisage

05/08 15h30. La galette de pommes de terre dégustée une heure plus tôt au salon de thé Kougelhoff à Strasbourg me leste par le dedans et mes pas deviennent lourds. J’ai maigri depuis le début du tour. Je m’en suis aperçu ce matin en croisant une balance dans la salle de bains de Franck. Mais à cet instant, je me fais l’effet d’un pachyderme. Je rejoins par hasard un groupe de Chinois dotés d’écrans à matrice active. Ça balaye les pixels sur les couleurs criardes des façades. Ça braille aigu et les suivant, j’ai l’impression d’être un géant au pays des schtroumpfs. L’image n’est pas de moi, elle me revient de Montmartre lorsqu’Astrid m’avait parlé de ce patchwork de couleurs et du pays de Gargamelle. Les chinois me trainent de ponts en arches, de pavés en cascades et je chemine derrière eux comme si j’étais un accompagnateur touristique. Les arrêts intempestifs de ces accros de la mise à point m’agacent et à la faveur d’un SMS de Franck m’invitant à visiter le jardin botanique de l’université, je bifurque à la prochaine intersection et laisse mes Chinois à leur chinoiserie. 
Je retrouve Fafnerito que j’avais stationné au parking souterrain de la gare. Je fouille mon sac, mes poches puis le siège avant et encore le siège arrière. Le ticket de parking a disparu. Je refais mentalement les gestes du matin lorsque je suis entré dans le parking. Ticket, poche, sac, fente de l’autoradio, pare-soleil… Rien. Le monsieur à l’accueil du parking bien que très aimable n’est pas conciliant et je repars avec une note de parking comme si Fafnerito s’était fait un break de vingt-quatre heures. Ma tête, cette masse pesante qui surplombe mes épaules, peut s’avérer tout aussi légère qu’une baudruche. Ça me rassure un peu sur mon impression pachydermique postprandiale.
Je roule au pas vers le jardin botanique et j’y arrive peu avant dix-sept heures. Franck me renvoie un SMS pour m’inviter à boire un verre à la Taverne française. Je décline avec regret mais mon allure désormais légère d’éléphanteau a mis en défaut une fois de plus mon emploi du temps et après une petite heure passée à apprécier le calme du jardin, je reprends le volant pour Mulhouse.
Je m’arrête deux fois sur l’autoroute. La seconde me paraît un acte de survie tant la fatigue écosse des lentilles dans mon corps et bloque les rouages de mon attention routière. Un café, cinquante litres dans le ventre de Fafnerito, un autre café, quelques pages de Cortazar et Dunlop, une photo de cigogne postée sur facebook (c’est toujours mieux que les chats) et comme roué de coups dans le dos, je repars.

J’arrive à Mulhouse aux alentours de vingt heures et Eric m’accueille avec les bras écartés et la petite tape dans le dos, visiblement heureux de me voir. Son débit de paroles contraste avec mon silence intérieur et ma fatigue accumulée. Il me somme de déplacer Fafnerito de la place payante de parking (que je n’ai pas payée) pour le stationner à l’arrière de son immeuble où il dispose d’un emplacement privatif. Je m’exécute et il m’accompagne jusqu’à la voiture me détaillant au passage les places, les rues et autres endroits de la ville comme un dépliant touristique. Arrivés à ladite place, je remarque au sol une signalisation de stationnement réservé pour handicapés. Je lui fais la remarque, une fois, deux fois et il me dit que ça n’a pas d’importance, qu’il se gare ici tout le temps. Je suis étonné, gêné même mais je gare Fafnerito à cet emplacement en faisant confiance à Eric.
Nous montons à son appartement où je fais la connaissance de Michèle, sa compagne et Hugo, son fils. Nous prenons l’apéritif sur la terrasse. Le crémant d’Alsace bien frais descend dans ma gorge comme du petit lait et la discussion est tout aussi douce et légère que mes papilles en bulles. Nous évoquons son engagement politique, le blog « Eric Mulhouse » qu’il a tenu pendant de nombreuses années dans lequel il faisait le relai de ses actions militantes. Nous parlons des copains de cette époque, entre 2006 et 2009, (nous ne sommes pas très sûr des années mais nous les évaluons pour se souvenir) de Nicolas du Kremlin-Bicêtre véritable pierre angulaire de la blogosphère politique, du Coucou de Claviers disparu trop tôt écrivain et chroniqueur de talent, de Gaël et son avatar en écureuil de Tours…
Michelle écoute. Eric me dit qu’elle est réservée, que c’est une fille d’Alsace, qu’ici les gens sont moins extravertis que dans le sud. Il est originaire de Saint Raphaël ou de la Ciotat, je ne sais plus. En tout cas, il parle des deux avec les mêmes tendresse et nostalgie.  Je me dis qu’à moi, l’inconnu, cela a du être difficile pour Michèle d’ouvrir les portes de son foyer. Encore plus que les autres visages. Au fil de la soirée, Michèle se détend et je n’y pense plus. 
Eric est au fourneau et fait rissoler les légumes et cuire la barbaque. Soudain j’aperçois dans ses gestes précis de cuisinier-chef de la maisonnée son épaule et son bras désaxés par rapport au reste de son corps. Dans un éclair jaillissant entre deux synapses, l’image de la signalisation pour handicapés s’imprime en transparence sur la porte du four. La honte m’attaque les centres nerveux et je crois qu’Eric le voit dans mon regard. J’hésite à aborder le sujet. Ma maladresse de tout à l’heure me paralyse. Il parle beaucoup et je n’arrive pas à enclencher le sujet. Nous n’en parlerons pas et c’est certainement mieux ainsi.
Nous dînons copieusement dans la bonne humeur : brochettes, légumes farcis et lards grillés à point, le tout accompagné d’un vin rosé bien frais.
Nous allons nous coucher vers minuit en nous disant au revoir car le lendemain, tous les deux se lèvent tôt pour aller travailler. Avant de regagner nos chambres, Eric me donne les consignes pour demain. Michèle me montre la machine à café, met la boîte à sucre en évidence. Ils m’offrent une bouteille de vin blanc que je place à côté de mon bol du lendemain pour ne pas l’oublier. Eric veut faire un selfie et malgré ma tête défoncée de pachyderme désormais éméché, j’accepte. Nous posons les sourires en virgule et les traits tirés devant un beau tableau accroché au mur. Clac dans le réseau.
Je me réveille vers huit heures après un sommeil profond et réparateur. Michèle est déjà partie et Eric se douche. Je prépare mon café sans rien avoir à chercher dans la cuisine. Je prends des photos de leur intérieur et Eric me rejoint. Il me distille à nouveau des conseils pour que mon départ se passe dans les meilleures conditions : attention de ne rien oublié car une fois la porte claquée impossible de rouvrir. Ne pas prendre l’ascenseur car il est sécurisé par une clef qu’il faut glisser à l’intérieur. Prendre les escaliers donc. Descendre et tourner à gauche. Je pense à la voix féminine de mon GPS et je me dis que bien que ses conseils soient d’une précision inquiétante, je les prends volontiers tant au fil du voyage j’ai pu maudire mon côté distrait patenté.
Il me quitte vers neuf heures dans une accolade et deux bises claquantes. Je me trouve à nouveau seul ou presque (Hugo le geek dort encore). Je fais le tour de mes notifications, poste des photos de Mulhouse et de l’appartement où je me trouve. Je me douche et range mes affaires, leur écris un mot de remerciement avec le feutre aimanté trouvé sur le frigo et je claque bien la porte, ne prends pas l’ascenseur, tourne au bon endroit et retrouve Fafnerito affalé sur le bitume. Je regarde un instant la marque au sol entre ses pattes arrières et il me semble que la signalisation s’est un peu effacée depuis hier soir. Le fauteuil roulant n’a plus de roues.
Merci Eric, Michèle et Hugo.

Il est 14h30 – Je suis sur une aire d’autoroute à Teufelsschlucht en Suisse. J’ai mal orienté Fafnerito et me voilà en Suisse. J’ai dû m’acquitter de leur vignette d’autoroute, ce qui avec le parking d’hier, commence à faire des dépenses bien idiotes. J’ai acheté du Toblerone mais il est désormais fondu. Du chocolat à boire pour tout à l’heure. Je vais reprendre cette route aux panneaux vert perturbants pour me diriger vers La Bridoire, près de Chambéry où m’attendent Jean-François et son épouse. Encore trois bonnes heures musicales dans la carcasse de Fafnerito.

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