Je suis ton dernier peigne

Je caresse ton visage éteint. Ta langue ne fonctionne plus. Je la vois remuer malingre en dernier soubresaut dans ta bouche sèche. Tu n’es plus qu’un râle dans un corps tiède.
Dans ce lit au bois vermoulu, dans cette chambre au plafond bas, dans ces draps ivoire comme un linceul, je caresse ta gueule de métèque et tes cheveux perlés de neige. Des mèches grasses collent à ton front un deuil en écheveau. Des boucles fines que j’arrange du bout de mes doigts en suivant les sillons de ta peau tannée. Chaque cheveu veut jouer son jeu de masque. Je suis ton dernier peigne. Déjà je t’apprête pour la mort. 
J’essuie un dernier et improbable filet d’eau coulé de tes lèvres. Un mouchoir en tissu brodé à tes initiales se tient serré entre tes doigts comme un poing américain mais ta main ne peut le porter à la bouche. Tes muscles ne répondent plus aux appels. Tes hochements de tête apeurés n’appellent plus à l’aide mais à l’abandon. Tout ton corps se donne en démission dans un roulement de billes noires.
Le silence, ce silence qui nous a parcouru toute ta vie, se prépare à éclater dans tes yeux comme une balle tirée à bout portant. Une déflagration sourde retentit dans mon cœur et s’étend dans ton corps. Tout le fiel des années de vide s’écoule en messe noire et nos absences se préparent à faire socle en parpaings au fond des ventres. Pour mes jours à sourdre le mystère, mes années à peigner les fronts, tes siècles à singer la mort, pour ton éternité en paix.