Des mains qui guérissent

Elle plie ses doigts, phalanges retroussées dans la paume, comme pour capturer le mal dans sa main. Des mains qui ont vécu des années de faim et de soif, des mains qui ont séché arrimées aux coteaux, des mains qui ont raviné la terre, gardé sous les ongles les heures de schiste crevé au soleil. Et aujourd’hui, ces mains chargées de la peine de vivre, vieillies par les landes d’un temps trop long, ces mains petites et cagneuses, ce sont des mains qui guérissent.

Elle cligne des yeux, ramène ses paupières au coeur d’une âme sainte et prie dans son duvet de foi. Une litanie inaudible entoure le silence de la cuisine. Le temps est suspendu aux casseroles en cuivre qui couvrent les murs ; leur creux fait caisse de résonance à ses paroles d’évangile. Petit bout de femme plié aux genoux de l’imprudent, elle signe la peau de sa main de chagrin. Une croix pour l’éclopé du jour qui vient ici trouver son salut. Dans cette modeste maisonnée, il vient se soigner : qui sa foulure à la cheville, qui sa torsion de ligaments au genou, qui son poignet démis à l’os saillant. Tous souffreteux de petits maux qui les emmènent voir la Mamé qui guérit.

Parce que les mains, la voix, la sagesse ont un don. Le don de changer le mal en bien, d’ôter la souffrance des petites fêlures de la vie. Le blessé arrive claudiquant ou en béquille, le bras en écharpe ou les mains bandées, et repart tout sourire en galopant, les bras au ciel en criant au génie d’un dieu auquel il ne croit pas toujours. Alors, Mamé a le sourire léger et le prodige humble. Le miraculé veut lui donner de l’argent mais elle refuse puis, la tête basse, elle réajuste son chignon blanc et retourne lustrer ses casseroles en cuivre.



[Les mains dune vieille dame]