La grande ardoise

La grande ardoise marque la place, s’étend du faîtage jusqu’au perron. Une longue ardoise sur laquelle on peut lire les boissons, les snacks, les plats chauds, les plats froids. On écrit à la craie sur des ardoises alors que la rue est pleine de panneaux à écran lumineux, de mini-vidéos en boucle qui racontent encore noël et le cadeau qu’il vous faut. C’est rassurant ce côté artisanal : l’ardoise, la craie, l’écriture manuscrite, l’absence de rétro-éclairage.
Il fait encore doux, il n’arrête pas de faire doux et sur la terrasse du musée Fabre, les boissons fraiches ont pris la place des habituels chocolats chauds, thés ou autres cappuccino fumants. Les gens passent sur le parvis de l’hôtel qui abrite le musée et les conversations que je capte, entre les cris de la foire voisine et son manège à la sono hurlante, tournent autour du temps, de la douceur de cette fin d’année, de l’anormalité météorologique. Les passants sont interloqués, serrés dans des manteaux qui tiennent trop chauds, enroulés dans des écharpes qui collent de la sueur au cou. « Vingt six décembre de malheur, à quoi servent les sommets écologiques s’ils ne règlent pas le dérèglement climatique ? COP21 de mes deux, oui ! » La sentence est sans appel. Il faut régler le dérèglement (sic) sinon nous mourrons tous du chaud de l’enfer ou du froid glacial… de l’enfer, aussi.
Je commence à lire « Pas liev » de Philippe Annocque. Les trente premières pages et Liev, déjà, me cause. Me parle de ce sentiment d’être un désorienté. J’ai chaud comme les autres, enfin chaud, je sens comme tout le monde, qu’un quinze degrés en décembre participe à un dérèglement climatique, que quelque chose n’est pas normal, que je découvre quelque chose qui n’est pas habituel mais, comme Liev, je ne sais pas si je le sais ; je ne sais pas vraiment si c’est moi qui écris ou si j’écris à l’intérieur de moi à quelqu’un qui a froid, normalement froid. Et je crois que je m’en fiche. Liev veut être précepteur, il est là pour ça. Je ne sais même pas pourquoi je suis là. Il a déjà un temps d’avance sur moi.
Au grand manège de la foire voisine, Patrick Sébastien gueule «  Il fait chaud oh oh oh oh oh ! ». J’ai envie d’effacer la grande ardoise avec les mains et sentir la craie sous mes doigts.

‪#‎lecturedujour‬ Pas liev — Philipe Annocque | quidam éditeur


2 commentaires:

  1. Mais comme chez les marchands de vins où l'habitude était de marquer les comptes sur une ardoise, je pense qu'un jour ou l'autre nous aurons à régler ces(nos)dettes.

    " Il devait avoir des ardoises chez tous les « boucs » du quartier, non seulement aux « Grandes émeutes », au môme Naguère, mais encore aux « Mousquetons » et même à la Brasserie Vigogne rue des Blancs-Manteaux... Céline, Mort à crédit,1936, p. 452.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai tout réglé Jean-François. Promis, je n'ai laissé aucune ardoise :)

      Supprimer