La vigne vieille

C’est une terre grasse que septembre remplit d’eau. La vigne au bout du monde se noie. On s’y rend par un chemin que plus personne n’entretient. Trous, fosses, dévers, rigoles, failles de terre côtoient les escarmouches qui attendent l’intrépide à chaque virage. La route semble tailler dans une masse de glaise informe, depuis des siècles, travaillée par les pluies et le vent d’autan. Aucune trace de dégagement, le chemin reste parce que la nature a décidé qu’il demeure. L’homme n’y est jamais revenu imposer sa trace. Les ronces traversent la voie, s’enroulent à des troncs de frênes ou à des branches mortes d’oliviers sans âge. On traverse des ruisseaux qui demain ne seront plus, on passe à des endroits incertains de pouvoir y repasser demain. L’eau aura sinué, fait sa place où elle veut, dévalée monts et collines au gré de son humeur et des passages induits. 

C’est une vigne solitaire à la limite de toute civilisation. Le soleil a rendu son papier vierge, juste le temps de dorer quelques grappes gorgées d’eau et de peu de sucres. Le grain de raisin est gros comme un osselet, a la peau dure comme un cuir tanné et étiré à tous les vents. Certains sont crevés de l’intérieur par les grêles surprises du mois d’août. L’eau arrive à bout de tout, même des peaux les plus tendues. Les ceps de vigne sont aussi tordus que des mains de vieillards, leurs phalanges cagneuses raclent les genoux des vendangeurs téméraires. C’est la vigne vieille – cent ans de cycle perpétuel à donner des germes à l’impossible. L’écorce est noire et suinte une sève jaune souillée. Leurs cheveux de sarments sont ébouriffés et les feuilles détrempées d’acide – d’eau argileuse en nuées ocre qui masque un vert qui n’égaye que la plainte. 

C’est un paysage de peine au bout d’un chemin de croix par lequel on arrive pour cueillir un fruit déjà mort.