Chez Wepler

Ça fait partie des parenthèses. Des thèses et des antithèses, des entichements qu’on imagine amour naissant. 

Une belle journée au creux d’un été finissant, en plein Paris qui jacasse de moteurs et d’enfilades de passants dans les rues. Nous sommes deux, bras dessus et bras dessous, à deviser sur nos vies, de terrasses de café en terrasses de café. Il fait bon, les gens sont légers pour la fin d’un mois de septembre où les chèches couvrent les cols pour se donner bonne allure plus que pour se préserver des températures qui, même si la douceur est de mise, baissent légèrement en laissant entrevoir la mine patibulaire de l’automne.

Tu es belle et souriante, l’humeur à l’entremise de l’hésitation et de la plénitude. On a causé abandon, on reste en retenue. J’ai envie de te faire plaisir parce que ta douceur et ton sourire m’inondent d’envies. Le bonheur est là, entre crochets, avec un début et une fin. Je ne sais pas encore la fin. Il ne faut jamais vivre les parenthèses comme si elles allaient se refermer. Juste en garder la conscience. Entre la raison, cette matière grise et figée qui nous sauve de la folie, et ces battements réguliers qui nous secouent le ventre.

Il est midi et nous cherchons où déjeuner. Le restaurant fait angle entre l’avenue de Clichy et le boulevard des Batignolles. Nous avons séjourné ici quelques jours, pas très loin, dans un meublé juste assez grand pour nous deux. Un canapé-lit à déplier chaque nuit, à replier chaque jour. Une table amovible sous laquelle le jour, il faut déplier un pied, la nuit le replier. A bien y réfléchir, des meubles à ainsi plier et déplier ne sont pas propices à l’abandon. L’étroitesse du lieu nous a rapprochés autant que son manque d’ergonomie nous a éloignés. Les draps s’en souviennent encore. Au matin de la première nuit, lorsqu’il était temps de replier la table et que j’ai malencontreusement oublié de retirer ma tasse de café du plateau, tu as surgi de la torpeur, réveillée à ton pied doux et frais par le breuvage chaud qui a envahi ta couche. Une maladresse comme une autre quand mes rencontres avec le jour ne sont qu’un leurre à la vie. 

L’endroit est prisé et classieux. La brasserie affiche fièrement depuis des lustres son haut-vent rouge qui tombe bas sur la rue. « Wepler » est écrit en lettres grandes et sobres. Dans le hall d’entrée, trônent des livres sous une vitrine haute. Tous les derniers prix Wepler de littérature sont alignés. Des noms prestigieux comme des inconnus. Tous sont venus ici recevoir leur graal, tous ont diné ici en belle et arrogante compagnie. C’est ce que je me dis lorsque nous entrons dans cet établissement qui chante des sonates de cuillères et de fourchettes en argent. Un serveur blanc et noir, serviette au bras, nous reçoit dans un sourire rapide et nous place en tirant et replaçant la petite table dans le rang comme s’il jouait au Tétris. Je me dis à cet instant qu’il est bien plus adroit que moi dans les étroitesses de la vie. 

Tu es assise sur la banquette rouge et derrière toi le soleil lèche la vitre.  Je vois le va-et-vient des tables en kaléidoscope. La réverbération des portes vitrées qui s’ouvrent et se ferment éclaire ton iris et quand tu me souris, tout s’éteint autour pour ne laisser place qu’à ton seul éclat. C’est ce que je pense au creux d’un silence, quand je laisse vagabonder ma mièvre poésie, quand je m’attarde trop sur ta bouche et qu’elle me happe comme une vis sans fin.
Nous commandons à boire, un vin blanc dont je ne me souviens ni le nom ni le millésime mais que nous goutons, heureux d’être là. Ta main passe de temps en temps sur la mienne et nos lèvres s’humectent comme après un baiser que nous n’échangeons pas. Le vin nous monte à la tête mais nos esprits savent tenir dans ce lieu qui ne supporterait pas, pris brutalement par un instinct animal, que je te bascule sur la banquette rouge.

Les plats sont servis, la bouteille éclusée. Tu as pris une truite, je crois. Que tu trouves trop cuite. J’ai pris quelque chose de savoureux dont je ne rappelle que la substance moelleuse et tendre en bouche. Le temps s’égrène au son d’une musique aussi présente en salle qu’absente à mes oreilles. Un monsieur habitué des lieux vient s’asseoir à une table à côté de nous. On lui prête une situation, un talent, une renommée. Il nous fait penser à quelqu’un. Un visage connu. Un critique littéraire à la retraite, un éditeur peut-être, un gars qui est passé à la télé. Je ne sais pas. Toi non plus. Je le prends en photo parce que je prends tout en photo et je crois que tu as honte. Ta fossette droite ne ment pas. Quand tu souris large, elle forme un creux encore plus creux où s’empourpre une gêne.

Ton regard m’encercle. Tu es là en face de moi, sans aucun doute présente au monde et toute à ce moment partagé mais tes yeux se brouillent souvent comme si tu tombais dans un trou d’incertitude, dans un malaise aussi profond que ton cœur est chancelant. Tu es ailleurs et j’aimerais être de cet ailleurs. Je ne dis rien, te laisse balayer la salle un instant à la recherche de l’entame d’une nouvelle discussion quand tu aperçois, quelques tables plus loin, une figure familière. Marie Josée Nat vient de s’installer avec des amis et de la famille autour d’une table ronde. Tu l’as vu passée sans vraiment savoir si c’était elle. Tu m’interroges pour savoir si je la reconnais et je le confirme dans ton cou par un baiser fantasmé. Mademoiselle Nat est âgée désormais mais toujours belle. Tu me confies qu’on te prête des ressemblances avec elle. Tu sors ton téléphone pour me montrer des photos d’elle jeune et je te confirme la beauté et l’éclat de vos yeux sans vraiment voir de ressemblances tant ta fossette et le vin m’ont déjà englouti dans des vallées brumeuses.

Nous terminons ce déjeuner par des desserts tout aussi nuageux dans mon esprit. Me restent au palais le sucré et le craquant de ce qui pourrait ressembler à un crumble au citron ou à tous les baisers que j’ai voulu te donner ; mais je sais que ma mémoire ne retient plus que des sensations.
Sous la tonnelle du Wepler, nous allumons une cigarette en constatant que le fond de l’air s’est rafraichi tandis que Marie-Josée que nous appelons Maman désormais, ta mère à toi, sort accompagnée de son époux et de ses enfants. Tu la regardes avec respect et admiration. Elle te décoche un sourire et un hochement de tête qui feront ton jour.

Je te prends par le bras, caresse ta fossette belle et à cet instant, il m’a semblé boire dans ton creux une tasse de bonheur.

Brasserie Wepler _Paris 04/10/2015