La vigne de l’amicalhario

Je suis dans le chemin en contrebas. Je lève la tête à me tordre le cou pour essayer d’en voir le sommet. C’est un mur de roches calcaires où se sont arrimées les souches. Point noirs enfoncés comme des bubons sur un visage émacié. Je ne peux pas voir sa tête à ce visage tant il se perd et se confond avec le ciel blanc de l’hiver.
Le vent léger, froid et humide pénètre le corps. Je dois grimper en haut pour apporter sa bouteille de rouge au vieux. Il est ici depuis le petit matin, quand il fait encore noir et que la vigne se voit par pièces comme des clairières allumées par la lune.
Il est là pour tailler la vigne. Tout janvier, tout février, il taille. Il se lève à cinq heures, boit un café filtré par un vieux bas nylon, enfile son bleu, un béret noir sur les oreilles et à vélo, gravit la colline sous le regard perdu de quelque chat-huant.
Il va à « l’amicalhario ». C’est comme ça qu’il appelle sa vigne des ténèbres. Un raidillon d’une centaine d’ares sur lequel pousse, contre toute loi d’apesanteur, un millier de ceps téméraires. Chaque pousse se dresse, oblique à la terre, tordue comme une cheville cagneuse. Chaque souche tend sa sève vers le ciel aussi résolument qu’une tenaille arrache une pointe du béton. Ça tire vers le haut à vouloir toucher le soleil d’hiver, les sarments en cheveux fous pour une souffrance qui créera un fruit revenu de l’enfer de la gestation.
C’est « l’amicalhario », c’est une transmission orale, un souvenir comme une ombre de la peine. La parole, sa sonorité, sa langue ronflante dans la couperose des hivers découvrent un affect sournois, une douleur émue entre reconnaissance et admiration, pillage des corps et pénitence. La tâche est si ardue, l’aventure si humaine qu’on en devient l’esclave.
« Amicalhar » signifie « miette » en occitan. C’est une terre de miettes, c’est une terre qui met en miettes, qui découpe les os au sécateur. Elle est faite de schiste et de calcaire friables qui recouvrent un sol dur et sec. Le vieux s’y casse l’échine à grimper, courbé comme un roseau pour épouser la pente. Il se tient aux souches quand le dévers le prend à la dégringolade, vacille dans ses godillots, se porte en biais pour tenir tête à l’inclinaison. 
Là-haut, il fait des miettes de sarments toute la journée. A coup de grands ciseaux, il taille les ceps à deux yeux de bourgeons secs. Les rameaux tombent derrière lui comme des hallebardes lors de grosse pluie et forme un tapis épais de rebuts qu’il faudra ramasser et brûler au bord du chemin.
Ce sera ma tâche, quand il aura bu trois lampées au goulot de la bouteille que je lui porte, quand il aura mangé une tranche de fromage jaune avec du jambon de montagne et du pain de seigle. Quand il aura bu deux ou trois godets de plus, puis vidé la bouteille, que ses yeux seront gros et noirs comme des grains de Chasselas, ce sera mon tour d’émietter quelque rêve sur sa terre d'existence, de courber mon dos pour lui et à la mémoire de ses aïeux.

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