La vigne grande

Elle touche la forêt au col de la montagne. Quand il fait beau en bas, il fait mauvais en haut. Ça grimpe par paliers par un chemin sinueux et escarpé. On ne se croise pas facilement ; chacun se serre de son côté, les roues sur le talus, en se faisant un signe d’amitié – un sourire, un doigt levé, une main tendue - par la portière ouverte aux vents. C’est que rares sont ceux qui viennent ici pour la promenade. On y vient parce qu’on a des terres à cultiver, un chenil empli de chiens de chasse ou un monde d’oliviers qu’on espère centenaires. Ici ne pousse que le sec de l’os des gens qui casse la terre. La sueur n’imbibe pas le sol pourtant elle suinte dans les ravines. Elle est une coulée chaude sur l’aride des tènements, une couche de crasse sur le labeur fragile. Tout est sec et vert foncé, la terre est dure sous les roues. Les genêts ardents débordent sur la route et raclent les coudes aux vitres. 

La vigne grande est la dernière terre exploitée des hommes avant la touffeur des chênes qui retombent sur la vallée comme un soufflet sur l’escarbille d’une bougie. Les arbres luxuriants étranglent la montagne qui gueule à la cime sa liberté sans vraiment se faire entendre. C’est dire que, là-haut, personne ne se perche à part une haute antenne de transmission glacée des vents qui ondule parfois telle un métronome à battre le temps des braves. La vigne grande s’étend aussi plate et dure qu’un cuir sur un métier à tanner. Elle coupe le versant de la montagne d’un coup sec et perpendiculaire. Sans crescendo, le vent dévale et s’éclate contre ses ceps ébouriffés. L’hiver, elle en perd ses sarments et donne à voir un spectacle lunaire. La terre est laminée par le blizzard qui s’engouffre en soufflerie géante dans la haute plaine et épouvante les genêts persistants qui s’ébrouent comme des chiens sortis d’une mare.  

La vigne grande est superbe et hautaine. Deux hectares nettoyés à sec par les bourrasques et l’hardiesse de l’homme. Celui qui sera monté jusqu’à cet étranglement de vie, cette terre inhospitalière où seuls les sangliers viennent gratter le bas des chênes et se rouler dans des flaques d’eau purulentes - vasque de jouvence qui, malgré la gangue, redonnent du sel à leur existence ; celui qui sera là, perdu, lui cet homme pour lequel on devrait élever un monument, lui ce petit paysan malingre et bouseux, lui cet enfanté des laborieux de tous les siècles, cet homme d’un autre temps, lui, il n’est pas rare qu’il tombe nez à nez avec la bête. Elle foncera, brisera, tuera ou s’arrêtera surprise de la présence d’un autre mammifère perdu dans un pays aussi hostile. Et malgré cet incompréhensible désordre que la nature seule peut supporter, l’homme y viendra et reviendra cueillir du raisin que personne ne sait. Un raisin gros et pauvre qui fera du vin médiocre et du gouleyant vinaigre. Il viendra et reviendra se frotter au vent et au gel, souffrir l’aride et l’encerclement des bêtes. Il viendra et reviendra accompagné de sa colle, grande patrouille de vendangeurs, débarrasser la vigne haute de tout ce qu’encore, dieu seul sait comment, elle produit de fruits face à une telle infortune.