La vigne saigne

Au coteau long, d’escarpes en escarpes, il faut gravir jusqu’à la cime et redescendre sur les talons. La terre est sèche et dure, est séchée et durcie par le temps. Ici, il s’est arrêté aux portes d’un ciel noir, noirci de la boue qui dévale sans jamais s’accrocher aux piquets des ceps. On y vient à deux tirer la récolte de la pente. Deux pas en avant, deux pas en arrière. L’équilibre est précaire, la cordée pauvre. Personne ne veut, ne peut rester ici. C’est un paysage de basse montagne au dévers diabolique. La température tombe, l’air se raréfie et happe vers le bas les plus téméraires paysans. On la taille à ras pourtant, on y tire les cheveux en pleurs. On la traite, pourtant, au souffre lourd de plomb et de cuivre. On la couvre, pourtant, peigne ses loques pour la rendre belle aux yeux de Dionysos, dieu tenu pour diable au regard de vin occis.

Au coteau raide, d’estampes en estampes, la vigne saigne le cœur des hommes qui la battent. Son inclinaison absorbe le soleil, boit toutes les flammes de l’enfer pour donner aux âmes folles leur rouge bourre-pif. Le nez gros de l’hiver laisse des morves accrochées aux sarments qui, au printemps, piqueront la sève pour faire bander les hommes. On y jette son dévolu, sa vie en pâture pour espérer en retour le plein qui masquera le désespoir du pauvre. La bouteille sera bourrée jusqu’au goulot. On s’enivrera et on vendra même aux touristes bourgeois une carte postale de la dernière cuvée, coulée de terre rouge au faux ventre rond. Et quand à nouveau le soleil se retirera, que le coteau tombera dans le noir de la mort, on reviendra mâcher les pierres qui crissent sous la dent.


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