B. Devotion

Il n’a pas la peau des tannés de soleil. Né dans du coton, d’un père émigré qui a fait fortune grâce à la force des condamnés à vivre, il n’a pas dans le miroir le reflet du mâle qui aspire les gonzesses.
Lui, il danse dans des boîtes sombres où le disco ne fait plus tourner des boules à facettes mais du popers dans les narines. Il écoute Francky goes to Hollywood et regarde des films pornos le soir tard avec une bouteille de vin rouge et un minitel connecté sur le 3615 TAPETOIUNMEC. Il a écorché ses tympans en écoutant Cher en boucle. Il a pris Sheila des années B. Devotion pour sa muse et Amanda Lear comme mère.

Entre lui et son père, ce n’est pas un monde, ni un fossé, c’est juste le vide des incompris. Lui sait qui est son père : un homme prévisible, aux préceptes bien engoncés. Chaque mot, chaque phrase, chaque expression sont décodables. Il arrive à penser avant lui les archaïsmes qu’il va asséner. Le père, par contre, ne sait rien de sa vie, ne sait pas qui est son fils. Il se réfugie dans le déni. Il préfère inventer pour son fils des conquêtes féminines charmées à coup de cabriolet rutilant et de klaxon qui sonne la tarentelle. Et quand sa progéniture court la nuit un copain autour du bras, il s’étonne des proches amitiés que son fils entretient tout en s’interrogeant sur le sexe du troublant Boy George qui passe en boucle dans son walkman.

Dès lors, pour l’un, vivre se résume aux chambres noires, dans les sous-sols d’une boîte branchée et pour l’autre, exister sans aucun reflet dans les yeux de son fils équivaut à mourir lentement dans la douleur d’avoir engendré un malade. La lumière du père à jamais éteinte sur les besoins et les envies, l’amour se réfugie dans les ventres et fait gonfler les non-dits en métastases. Il ne reste que le commun et l’argent, le travail et les obligations au mieux-vivre, au plus-vivre dans un microcosme gouverné par l’apparence et les faux-semblants.
Sortir du sommeil affectif par le haut est une gageure. Chacun juché sur ses positions, la porte de la vérité est cadenassée de l’intérieur. Les cœurs demeurent asphyxiés par l’angoisse de révéler au monde que l’enfant est pédé.

La parole agira avec son lot d’imprécisions qui rassure, eux et l’entourage proche, la famille apaisante et les grands-parents qui ne demandent que la clarté. Le temps filera et les années se chargeront d’attendrir les âmes, de faire avec, comme si aucun sentiment contrarié n’avait existé.

Le fils se mettra à écouter du Vian dans des boites de jazz et s’achètera des vinyles de Maria Callas, vivra en couple avec un homme dans un appartement où jamais son père n’ira. On appellera ça une colocation, parce que la langue trouve toujours des chemins. Le père s’achètera des jeans et quittera ses chemises oxford pour des polos de couleurs vives. Les cheveux griseront les paroles enfouies et l’amour fera sa place sans que les choses ne soient dites. Elles ne pouvaient pas être dites. Alors, les rides pointeront sur les deux visages, les bises appuyées et les accolades viriles montreront leur fierté et ils finiront par se ressembler.


0 commentaires:

Enregistrer un commentaire