S08 #BioDuJour – Guénolé, Casimir, Olive, Colette, Félicité, Jean deDieu et Françoise

Semaine 08 #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.


03/03 – On fête les Guénolé #BioDuJour

Guénolé vit dans l’ouest de la France
Un exil qu’il porte en souffrance
Guénolé n’est pas breton mais burkinabé
Boit bière de mil et zoom-koom pour oublier
Guénolé travaille pour quelques euros
Qu’il envoie au pays et dans les tripots

04/03 – On fête les Casimir #BioDuJour

Casimir souffre depuis qu’il est petit
D’une indigestion de monstre gentil
Casimir ne vit pas dans une île
Mais d’une vie envahie d’idylles
Casimir n’aime pas ses enfants
Son reflet à qui il ment effrontément

05/03 – On fête les Olive #BioDuJour

Olive boit du thé et de l’Earl Grey
Uniquement le petit doigt levé
Olive est bourgeoise bohème
Fortune héritée lui donne vie blême
Olive s’invente des aubes patinées
Du rouge aux joues et du temps oublié

06/03 – On fête les Colette #BioDuJour

Colette écrit sur un petit cahier
A spirale une vie glorifiée et simulée
Colette fait dans son lit une tente
Enfouie sous les draps elle invente
Colette a vingt ans et un charmant
Prince au tournant de page qui lui ment

07/03 – On fête les Félicité #BioDuJour

Félicité n’a rien à envier à Aimée
Ni à Modeste des semaines passées
Félicité de son prénom doit rigoler
Tout le temps sinon elle est débaptisée
Félicité donnerait cher pour pleurer
Et se plaindre à soupirs de sa destinée


08/03 – On fête les Jean de Dieu #BioDuJour

Jean 2 et c’est pas Dieu une sinécure
voit son prénom comme une injure
Nom de Dieu, oh putain de JDD
Lui assènent les impies écervelés
Jean de Dieu a des amis de qualité
Qu’il compte à l’unité des quolibets

09/03 – On fête les Françoise #BioDuJour

Françoise a les jupes troussées
De lundi au dimanche et aussi les fériés
Françoise pourrait être Marie
Couche-toi là si elle n’avait mari
Françoise a quatre-vingt printemps
Un cœur en fifrelin et le reste à l’allant



Guénolé aime la bière. Oh pas de la bière de qualité supérieure. Juste de la bibine pour remplir son godet tous les jours – matin, midi et soir – que Jean de Dieu fait. Jean de Dieu, alias JDD, tient un troquet en face de la mairie de Quimperlé. C’est le bar le plus ancien de la ville. Sa mère en était la propriétaire et elle-même avait essuyé le zinc du temps de la vieille Françoise durant lequel, c’est ce qu’en dit le quand-dira-t-on, cette dernière n’y faisait pas que des pressions mais aussi quelques passes. Bref… Guénolé y perd ses journées en terrasse à siroter sa bière de mil que JDD importe, uniquement pour lui,  de son Burkina Faso natal. Faut dire que c’est un bon client, Guénolé. Il est abonné au JDD. Il y passe plus de temps affalé en terrasse que chez lui ou ailleurs où il pourrait bosser. Mais il ne travaille pas. A Quimperlé, les on-dit (encore eux) répètent que c’est un fainéant. Peut-être que oui, peut-être que non.

Je l’ai rencontré par hasard, un jour où je passais à Quimperlé. J’étais assise à deux tables de lui avec un café à touiller, mon petit cahier à spirales qui ne me quitte jamais et une mélancolie à ramasser sur du papier. J’écrivais quelque chose sur la belle façade de l’hôtel de ville, un truc à la Perec, une tentative d’épuisement du lieu en commençant par son hôtel, donc. J’étais là mais j’aurais très bien pu être ailleurs. Plus rien n’avait d’importance désormais, ni le temps, ni l’endroit. Tandis que je scribouillais sur mon cahier quelque chose d’assez insipide au sujet des hautes gargouilles de la mairie – leur symbolique, leur ardeur, leurs grimaces, leur splendeur dans le ciel –, Guénolé vint m’aborder comme un lourdaud, me demanda du feu avec un regard appuyé sur mon décolleté. Il se présenta. J’en fis de même. Colette, c’est mon prénom. Oui, comme l’écrivaine, c’est ça, et j’écris en plus. Oui, oui Guénolé. Soupir. La conversation ne s’engageait pas sous les meilleurs auspices. Son haleine empestait la bière macérée, ses mains étaient moites et j’avais terriblement peur qu’elles me touchent. Son regard me tournait autour comme un pleure-misère et je vis soudain à la place de son visage noir strié de dents blanches la face mouchetée d’une gargouille prête à me brûler vive sur la place de l’hôtel de ville. Je sursautai d’une peur qui surprit mon charmant lancé dans une parade amoureuse, roulant muscles et muqueuses à chaque déglutition de bière.

Je repris mes esprits et la monnaie restée sur la table puis me levai pour prendre congés quand un grand dadais déboula sur la terrasse. Visiblement ami de Guénolé, tous deux s’enlacèrent comme de vieux camarades de régiment. Guénolé hocha la tête vers le bas pour m’indiquer de me rassoir. Ce que je fis, contrainte par je ne sais quelle convenance sociale qui fait que l’on ne part pas d’une table lorsqu’une autre personne s’y installe. Guénolé me présenta. Colette, Casimir. Casimir, Colette. Enchanté. Enchantée. Et l’air de « l’île aux enfants » envahit ma tête et mes zygomatiques. Comment peut-on se nommer Casimir au vingt-et-unième siècle ? La conversation reprit et mes deux lascars, bien décidés à me coincer ici jusqu’à la nuit, rivalisèrent d’ingéniosité séductrice à grands renforts d’attaques éculées : « ça va, belle mam’zelle ? », « tu es une super poupée » et autres « z’êtes charmante, vous savez » ou « tes yeux sont pleins d’étoiles qui scintillent ».

L’après-midi s’étirait sur la place de l’hôtel de ville et les ombres du grand peuplier ornant le parvis dansaient sur la façade. Je pris de la distance, n’écoutant que d’une oreille discrète la rengaine des dragueurs. Je préférais prendre de la hauteur pour rendre acceptable la situation. Je choisis de m’élever, de mettre mon esprit au-dessus de la table et de les examiner dire et faire. Si bien qu’à force de vertiges et de mentalisation, je décollai de ma chaise comme un spectre sorti de mon corps. Je grimpai en haut du peuplier puis bondis sur une gargouille. Ainsi à cheval sur une tête de pierre, je vis en contrebas deux nabots ventripotents draguer une jeune fille – moi – en s’échangeant sous la table des claques dans les mains, des sortes de « checks de winner » lorsque l’un ou l’autre croyait avancer un peu plus vers la conclusion qui s’affichait clignotante sur leurs visages : embarquer et baiser cette belle Colette perdue.

Je n’étais plus avec eux. Je suivais la scène hors de mon corps lorsque Guénolé posa une main sur ma cuisse et me fit soudain revenir à moi. Je poussai alors un cri long et strident qui retentit sur la place comme un appel de muezzin castré. JDD sortit affolé de son troquet. Les échoppes autour se vidèrent. Les commerçants Quimperlois jaillirent dans les rues, apeurés par ce cri venu des gargouilles. La première à arriver sur les lieux fut Olive la patronne du magasin bio de la rue de la Félicité. Grunge post-MLF, elle saisit les deux zigotos par le collet et les secoua si fort que Guénolé et Casimir pris de panique s’enfuirent à grandes enjambées. JDD les invectiva le bras levé, les traitant de tous les noms de malotrus : d’australopithèques dégénérescents, de bachibouzouk de seconde zone etc. Olive s’assit à mes côtés, s’enquit de mon état et étalant ses jambes sous la table, elle leva le bras pour commander deux thés verts. Son regard se planta dans le mien et son sourire déclencha une ruade dans mon ventre. « Vous êtes très très belle mam’zelle », me dit-elle.


Colette - 06/03

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