Tape sur le zinc

Il entre vers six heures du matin. C’est l’ouverture. Le patron lève le rideau métallique et il se faufile par la porte entrouverte. Il s’installe sur un tabouret, tape du plat de la main sur le zinc, d’abord lentement puis accélère le mouvement. Il a les yeux ronds, un ventre bedonnant grossi par le houblon, des cheveux clairsemés sur le haut du crâne qu’il peigne en avant. Il tape sur le zinc, métronome du matin, imprime le rythme de sa journée qui sera une syncope jusque tard dans la nuit. Le patron passe derrière le bar, lui sert son café arrosé d’un Calva. Il lape la tasse sans y toucher, suce l’alcool en dépôt sur le petit noir et demande à rajouter un peu de gnôle pour faire passer l’âpreté. 

Le patron s'exécute et verse un dé de Calva dans le café. Il tape sur le zinc, tape sur le zinc. Il en veut encore. Il veut une vraie rasade, pas une goutte. La bouteille reste à côté de la tasse et il lape, verse, lape, verse. Il a de petites jambes emmaillotées dans un jogging bleu électrique à trois bandes, de vieux Stan Smith aux pieds et un polo vert déchiré à la manche. Il tangue, fait danser les pieds du tabouret en va-et-vient comme un culbuto. Il fait des claquettes sur le parquet, bascule en avant puis en arrière. Tape sur le zinc, tape sur le zinc. Le patron ne dit rien, sort son chariot de verres de la machine. Essuie et se tait. Il finit par boire son café froid après avoir vidé la moitié de la bouteille de Calva. 

Il est six heures trente et il va s’installer contre un mur devant le bar. Il fait la manche.


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