Merci

Chaque jour, elle déplie une chaise en fer devant la porte, une grande porte cochère aux poignées grosses comme deux poings. Elle dresse une petite table en bois sur laquelle elle dépose une soucoupe en porcelaine blanche et y glisse deux ou trois pièces de vingt centimes pour attirer le chaland. Avant de s’asseoir, elle balaie le seuil de long en large avec les semelles de ses chaussures. De larges enjambées, de larges trainées. Elle rabote le sol. Tout en claudiquant, elle rassemble la poussière pour en faire un petit tas qu’elle ramasse à l’aide d’un bout de carton : un panonceau avec la mention « merci », qu’elle époussète discrètement au pied des portes voisines. Ensuite, elle s’installe, plie puis cale le carton sous la soucoupe et sort une pelote de laine verte et de grandes aiguilles cachés sous sa robe, entre ses deux seins. Le dos courbé sur son ouvrage, elle se met à tricoter lentement, une maille à l’endroit, une maille à l’envers.

Elle ne lève le regard sur personne et dresse à peine un sourcil lorsqu’une bonne âme fait tinter une pièce dans la sébile. Elle marmonne entre ses dents un remerciement aussi plat que son carton et renfile, d’un coup sec, ses aiguilles dans son tricotage. La journée et trois pelotes passent entre ses mains crochues et lézardées. Par tous les temps, elle est ici à brasser des centaines de battements d’aiguilles au rythme des allées et venues des pressés la main entre les jambes, des criards au téléphone pendus, des prévenants au sourire compassionnel, des dédaigneux aussi, de ceux qui sortent et détalent dans la rue en faisant mine de ne pas l’avoir vue. Et pendant tous ces jours, dans sa tête passent des milliers de points de croix, des pulls à cols ourlés de coutures invisibles, des brassières naissantes et de longues écharpes chaudes. Vertes. Toujours.

La dame pipi, au 120 rue de l’Abbé ne confectionne que du vert. Couleur de l’espoir, un espoir de voir un jour, avant la mort, qui pourrait la faire quitter sa chaise devant la porte des toilettes publiques, qui pourrait lui faire jeter fièrement sur le trottoir les quatre sous des usagers aux vessies délivrés.

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire