La chaise verte

Le soleil prend d’assaut la place du bourg, éclate sur le pavé et dégage entre les murs des maisons une chaleur tournante pareille à la pyrolyse d’un four. Les gens collés au parquet de la terrasse résistent à la touffeur sous un brumisateur souffreteux. Le café du Midi est planté au milieu du village et d’une journée d’été où les volets des maisons sont clos. L’ombre est à chercher dans la salle au fond du troquet tapie sous la moustiquaire et balayée par un vieux ventilateur battant le peu d’air qui circule.
Au bout de la place, près des latrines, un homme boit à la fontaine. Ses mains en coupe aspergent d’eau tiède son visage rougeaud. Son oeil est éteint et il découvre sous son chapeau un crâne glabre et blanc qui scintille au jour. L’homme est un étranger. Les regards tournent autour de lui comme des moustiques lorsqu’il vient s’assoir à la terrasse. Il marche tête baissée sous le poids du soleil et sous les œillades intruses des habitués du café. Fatigué, il s’installe à une table où trainent encore verres et bouteilles de bière vides. Il pose son chapeau sur la chaise verte qui lui fait face et attend patiemment qu’on vienne le servir. 

Il est treize heures au café du midi. Les apéritifs dansent sur les tables et la rumeur de la terrasse reprend. L’homme étire ses jambes et hèle le serveur qui ne le voit pas. Le soleil tourne et du zénith vient arroser le platane centenaire planté au centre de la place. L’ombre peu à peu gagne la table et la chaise verte. Des tâches de lumière aux arêtes vives maculent le sol et l’étranger attend toujours. Plus personne ne fait attention à lui, il reste seul plongé dans la première pénombre du jour. Oublié. Ses yeux se perdent dans les volutes d’un mirage, son corps s’affaisse, sa tête dodeline comme si elle allait quitter ses épaules. Ses paupières se ferment puis se rouvrent. Il essaye de se lever mais n’y parvient pas. Fixé à sa chaise, buste en avant, il tombe sur la table la tête la première. Les bouteilles et les verres tombent et éclatent en morceaux sur la terrasse. Quelques personnes regardent dans sa direction puis se détournent.

Il est quinze heures trente sur la place du Midi.

La chaise verte © Yash Godebski http://www.yashgodebski.com/

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